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ūüĒä L'espion qui doutait

Mis à jour : avr. 15



Féroces infirmes retour des pays chauds

Tom Robbins

Edition Gallmeister


Pas évident de définir en quelques mots ce roman au titre à rallonge, énigmatique et pour le moins loufoque. Je pourrais y accoler les traditionnels épithètes de "barré", "halluciné", "iconoclaste", "irrévérencieux", "sarcastique", "satirique" tout en restant fidèle à la vérité (bien que très en deçà), mais je crois que "picaresque" reste celui qui emporte mon adhésion pleine et indéfectible. Faisons place aux définitions. J'en ai trouvé deux pour "picaresque", qui servent si bien mon propos qu'il est plus souhaitable de les restituer dans leur intégralité que de les paraphraser.


La premi√®re, de notre petit Larousse √† nous (cocorico) : se dit d‚ÄôŇďuvres litt√©raires dont le h√©ros traverse toute une s√©rie d'aventures qui sont pour lui l'occasion de contester l'ordre social √©tabli.


La seconde, du très British Oxford Dictionary : relating to an episodic style of fiction dealing with the adventures of a rough and dishonest but appealing hero.


Conservez en le "dishonest but appealing hero" qui "conteste l'ordre social établi", passez les propositions au shaker, pas à la cuillère, et vous aurez la substantifique moelle de Féroces Infirmes Retour des pays chauds. Il est à noter que dishonest se traduit, de Shakespeare à Molière, par malhonnête, de mauvaise foi, déloyal ou indélicat. L'agent Switters de la CIA, notre héros, est bien à la hauteur de ces qualificatifs.


Rebelle parmi les siens, intellectuel parmi les cowboys de l'Agency, ce ne sont pas les vertus et valeurs supposées de la Nation, glorifiées, caricaturées à l'absurde par l'Agence, qui peuvent bien l'étouffer. Switters est bel et bien un vaurien, anticonformiste érudit, libertaire grandiloquent, saboteur souriant, mouche iconoclaste convaincue dans le lait proverbiale des bonnes moeurs et... aux inclinaisons pédophiles outrageusement intellectualisées.


Vous y croyiez vraiment, au portrait manichéen du chevalier blanc parangon du bien suprême face au mal insidieux ? Ce serait passer sur les subtilités de ce bouquin.


Embarqué dans une quête fantasque/tique, notre héros pourfendra tour à tour le mysticisme, l'impérialisme, le monothéisme dogmatique en général et le catholicisme hypocrite en particulier, les autorités et peut-être même les lois de la causalités ou de l'attraction. De là à présupposer un nouvel ordre mondial, il n'y a qu'un pas.


Il est difficile de parler de ses compagnons et antagonistes sans trop en dévoiler de l'intrigue. Mais, en belle place de cette galerie de personnage, dans tous les sens du terme, se trouve la grand-mère de Switters, hacker anarchiste qui donne des sueurs froides aux fédéraux, un chaman amazonien aux difformités très symboliques, un groupe de nonnes défroquées dont l'existence ferait trembler le patriarcat dans ses fondamentaux (ou titille le fondement du patriarcat ?).


Vous faut-il d'autres raisons pour plonger dans livre ?

S'il s'agit de mon introduction √† l'univers de l'√©crivain am√©ricain, incorrigible trublion et √©ternelle ic√īne pop, je dois bien confesser que ma main fut encourag√©e dans cette acquisition par le (fabuleux) travail des √©ditions Gallmeister. Une couverture mordor√©e du plus belle effet, exhibant fi√®rement un perroquet √©meraude, l‚ÄôŇďil rond et con, comme il √©choit traditionnellement aux volatiles, mais... diantre, la b√™te serai-elle mont√©e sur √©chasses ? Mais pourquoi donc pareil cr√©ature, volante, pourrait-elle avoir besoin d'√©chasses ? Il ne m'en fallait pas plus pour m'en saisir et m'attaquer √† une 4√®me de couv' honteusement racoleuse et diaboliquement efficace (quoique pas timide en divulgach√Ęge, donc si vous y √™tes allergique, √©vitez-l√†).


Sens de la formule, des dialogues, des personnages, du rythme... la ma√ģtrise de l'absurde, elle, s'apparente plus √† un subtil humour anglais qu'√† une f√©roce charge pontifiante √† l'am√©ricaine. Mais la critique acerbe de la soci√©t√© garde ce qu'il faut d'agressivit√© pour se targuer d'un esprit cowboy qui d√©zingue √† tout va. La d√©licatesse d'une brique lanc√©e en pleine gueule, mais enrob√©e de mots d'amour. Finalement. Livre profond√©ment √©rudit sans-√™tre p√©dant, la plume de Tom Robbins sait cajoler autant que r√©volter, aime √† rire avec le lecteur, puis du lecteur, mais le rendra incontestablement meilleur.


Pas grand chose à jeter dans ce roman tant tout y est gouleyant. Du personnage principal à l'intrigue qui déconstruit l'espionnage à papa, le mysticisme à tata et le conspirationnisme à tonton, tout participe au rythme "ardent" de cette épopée métaphysique.


Un anti-blockbuster qui fait du bien aux synapses et aux zygomatiques.


En bonus :


Le titre du livre "f√©roces infirmes retour de pays chaud" est un emprunt au po√®me en prose "Mauvais Sang" d'Arthur Rimbaud tir√© du recueil "Une saison en enfer". Oeuvre critique, grave et riche en turpitudes, tortur√©e s'il en est, Tom Robbins lui fait √©cho par le biais d√©risoire de Switters, personnage √† mis chemin entre la posture et la profondeur, le critique et l'artiste, l'instruction et l'intelligence. C'est par cette digestion que le livre, et son protagoniste, deviennent aussi dr√īles qu'attachants,tragiques. Une incarnation du tragi-comique.


Le poème :


Le sang pa√Įen revient ! L'Esprit est proche, pourquoi Christ ne m'aide-t-il pas, en donnant √† mon √Ęme noblesse et libert√©. H√©las ! l'√Čvangile a pass√© ! l'√Čvangile ! l'√Čvangile. J'attends Dieu avec gourmandise. Je suis de race inf√©rieure de toute √©ternit√©. Me voici sur la plage armoricaine. Que les villes s'allument dans le soir. Ma journ√©e est faite ; je quitte l'Europe. L'air marin br√Ľlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. Nager, broyer l'herbe, chasser, fumer surtout ; boire des liqueurs fortes comme du m√©tal bouillant, ‚ÄĒ comme faisaient ces chers anc√™tres autour des feux. Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l'Ňďil furieux : sur mon masque, on me jugera d'une race forte. J'aurai de l'or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces f√©roces infirmes retour des pays chauds. Je serai m√™l√© aux affaires politiques. Sauv√©. Maintenant je suis maudit, j'ai horreur de la patrie. Le meilleur, c'est un sommeil bien ivre, sur la gr√®ve.


Le roman de Tom Robbins est propos√© aux √©ditions Gallmeister, comme quantit√© de ses Ňďuvres.

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