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🔊 L'espion qui doutait

DerniĂšre mise Ă  jour : 15 avr. 2021



FĂ©roces infirmes retour des pays chauds

Tom Robbins

Edition Gallmeister


Pas évident de définir en quelques mots ce roman au titre à rallonge, énigmatique et pour le moins loufoque. Je pourrais y accoler les traditionnels épithÚtes de "barré", "halluciné", "iconoclaste", "irrévérencieux", "sarcastique", "satirique" tout en restant fidÚle à la vérité (bien que trÚs en deçà), mais je crois que "picaresque" reste celui qui emporte mon adhésion pleine et indéfectible. Faisons place aux définitions. J'en ai trouvé deux pour "picaresque", qui servent si bien mon propos qu'il est plus souhaitable de les restituer dans leur intégralité que de les paraphraser.


La premiĂšre, de notre petit Larousse Ă  nous (cocorico) : se dit d’Ɠuvres littĂ©raires dont le hĂ©ros traverse toute une sĂ©rie d'aventures qui sont pour lui l'occasion de contester l'ordre social Ă©tabli.


La seconde, du trĂšs British Oxford Dictionary : relating to an episodic style of fiction dealing with the adventures of a rough and dishonest but appealing hero.


Conservez en le "dishonest but appealing hero" qui "conteste l'ordre social Ă©tabli", passez les propositions au shaker, pas Ă  la cuillĂšre, et vous aurez la substantifique moelle de FĂ©roces Infirmes Retour des pays chauds. Il est Ă  noter que dishonest se traduit, de Shakespeare Ă  MoliĂšre, par malhonnĂȘte, de mauvaise foi, dĂ©loyal ou indĂ©licat. L'agent Switters de la CIA, notre hĂ©ros, est bien Ă  la hauteur de ces qualificatifs.


Rebelle parmi les siens, intellectuel parmi les cowboys de l'Agency, ce ne sont pas les vertus et valeurs supposées de la Nation, glorifiées, caricaturées à l'absurde par l'Agence, qui peuvent bien l'étouffer. Switters est bel et bien un vaurien, anticonformiste érudit, libertaire grandiloquent, saboteur souriant, mouche iconoclaste convaincue dans le lait proverbiale des bonnes moeurs et... aux inclinaisons pédophiles outrageusement intellectualisées.


Vous y croyiez vraiment, au portrait manichĂ©en du chevalier blanc parangon du bien suprĂȘme face au mal insidieux ? Ce serait passer sur les subtilitĂ©s de ce bouquin.


EmbarquĂ© dans une quĂȘte fantasque/tique, notre hĂ©ros pourfendra tour Ă  tour le mysticisme, l'impĂ©rialisme, le monothĂ©isme dogmatique en gĂ©nĂ©ral et le catholicisme hypocrite en particulier, les autoritĂ©s et peut-ĂȘtre mĂȘme les lois de la causalitĂ©s ou de l'attraction. De lĂ  Ă  prĂ©supposer un nouvel ordre mondial, il n'y a qu'un pas.


Il est difficile de parler de ses compagnons et antagonistes sans trop en dévoiler de l'intrigue. Mais, en belle place de cette galerie de personnage, dans tous les sens du terme, se trouve la grand-mÚre de Switters, hacker anarchiste qui donne des sueurs froides aux fédéraux, un chaman amazonien aux difformités trÚs symboliques, un groupe de nonnes défroquées dont l'existence ferait trembler le patriarcat dans ses fondamentaux (ou titille le fondement du patriarcat ?).


Vous faut-il d'autres raisons pour plonger dans livre ?

S'il s'agit de mon introduction Ă  l'univers de l'Ă©crivain amĂ©ricain, incorrigible trublion et Ă©ternelle icĂŽne pop, je dois bien confesser que ma main fut encouragĂ©e dans cette acquisition par le (fabuleux) travail des Ă©ditions Gallmeister. Une couverture mordorĂ©e du plus belle effet, exhibant fiĂšrement un perroquet Ă©meraude, l’Ɠil rond et con, comme il Ă©choit traditionnellement aux volatiles, mais... diantre, la bĂȘte serai-elle montĂ©e sur Ă©chasses ? Mais pourquoi donc pareil crĂ©ature, volante, pourrait-elle avoir besoin d'Ă©chasses ? Il ne m'en fallait pas plus pour m'en saisir et m'attaquer Ă  une 4Ăšme de couv' honteusement racoleuse et diaboliquement efficace (quoique pas timide en divulgachĂąge, donc si vous y ĂȘtes allergique, Ă©vitez-lĂ ).


Sens de la formule, des dialogues, des personnages, du rythme... la maĂźtrise de l'absurde, elle, s'apparente plus Ă  un subtil humour anglais qu'Ă  une fĂ©roce charge pontifiante Ă  l'amĂ©ricaine. Mais la critique acerbe de la sociĂ©tĂ© garde ce qu'il faut d'agressivitĂ© pour se targuer d'un esprit cowboy qui dĂ©zingue Ă  tout va. La dĂ©licatesse d'une brique lancĂ©e en pleine gueule, mais enrobĂ©e de mots d'amour. Finalement. Livre profondĂ©ment Ă©rudit sans-ĂȘtre pĂ©dant, la plume de Tom Robbins sait cajoler autant que rĂ©volter, aime Ă  rire avec le lecteur, puis du lecteur, mais le rendra incontestablement meilleur.


Pas grand chose à jeter dans ce roman tant tout y est gouleyant. Du personnage principal à l'intrigue qui déconstruit l'espionnage à papa, le mysticisme à tata et le conspirationnisme à tonton, tout participe au rythme "ardent" de cette épopée métaphysique.


Un anti-blockbuster qui fait du bien aux synapses et aux zygomatiques.


En bonus :


Le titre du livre "féroces infirmes retour de pays chaud" est un emprunt au poÚme en prose "Mauvais Sang" d'Arthur Rimbaud tiré du recueil "Une saison en enfer". Oeuvre critique, grave et riche en turpitudes, torturée s'il en est, Tom Robbins lui fait écho par le biais dérisoire de Switters, personnage à mis chemin entre la posture et la profondeur, le critique et l'artiste, l'instruction et l'intelligence. C'est par cette digestion que le livre, et son protagoniste, deviennent aussi drÎles qu'attachants,tragiques. Une incarnation du tragi-comique.


Le poĂšme :


Le sang paĂŻen revient ! L'Esprit est proche, pourquoi Christ ne m'aide-t-il pas, en donnant Ă  mon Ăąme noblesse et libertĂ©. HĂ©las ! l'Évangile a passĂ© ! l'Évangile ! l'Évangile. J'attends Dieu avec gourmandise. Je suis de race infĂ©rieure de toute Ă©ternitĂ©. Me voici sur la plage armoricaine. Que les villes s'allument dans le soir. Ma journĂ©e est faite ; je quitte l'Europe. L'air marin brĂ»lera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. Nager, broyer l'herbe, chasser, fumer surtout ; boire des liqueurs fortes comme du mĂ©tal bouillant, — comme faisaient ces chers ancĂȘtres autour des feux. Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l'Ɠil furieux : sur mon masque, on me jugera d'une race forte. J'aurai de l'or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces fĂ©roces infirmes retour des pays chauds. Je serai mĂȘlĂ© aux affaires politiques. SauvĂ©. Maintenant je suis maudit, j'ai horreur de la patrie. Le meilleur, c'est un sommeil bien ivre, sur la grĂšve.


Le roman de Tom Robbins est proposĂ© aux Ă©ditions Gallmeister, comme quantitĂ© de ses Ɠuvres.

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