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ūüĒä Rencontre d'un dr√īle de type

Mis à jour : avr. 15



Invasion

Luke Rhinehart

Editions Points


Quand un éditeur se sent le besoin de barrer sa couv' d'un bandeau géant mettant en avant le livre le plus connu de l'auteur, je tremble toujours à l'idée de la qualité intrinsèque de celui-ci. Si le seul argument en faveur de la lecture de l'oeuvre tient à la signature de l'auteur, c'est qu'il y a un loup. De toute manière, si vous ne l'avez pas lu, vous vous en cognez, si vous l'avez lu et que 1) vous l'avez adoré, ben vous êtes déjà titillé et pas trop besoin d'en ajouter... 2) vous l'avez détesté, ce n'est pas ce genre de filiation qui risque de vous encourager à laisser une chance à celui-ci.

De la pollution donc ? Comme vous-y-allez...


Même logique pour les bandeaux de prix littéraires qui indiquent que si des gens supposément meilleurs que vous l'ont adoubé, toute discussion contradictoire devient caduque, alors ta gueule, achète, lit, extasie-toi et surtout ne réfléchis pas jusqu'à la prochaine fournée. Dans un pays au 1500 prix littéraires, il y aura toujours à boire (frais) et à manger (tiède).


Ce mauvais travail, putassier, issu d'un marketing consumériste très dans l'air du temps est d'autant plus malheureux que totalement à rebours du propos de l'oeuvre. Si la crétinerie n'en disputait pas tant à l'ironie, peut-être celle-ci pourrait faire valoir ses droits.


Passons √† la couv' en elle m√™me et ce qu'on nous laisse entrapercevoir sous la p√©remptoire filiation rehauss√©e d'une antienne placard√©e des Inrocks : le roman le plus dr√īle et aussi le plus politique. Point. le plus dans l'histoire de la litt√©rature ? dans la bibliographie de l'auteur ? Des histoires belges ? Le plus. Objectivement d√©finitif. Ta gueule, encore une fois. Sous le bandeau, donc, des soucoupes volantes (rouge, noir, blanc) √† trois yeux qui ceignent une terre minuscule face Am√©riques. On convoque ainsi un imaginaire science-fiction pulp de petits hommes verts, ou rouge, puisqu'il s'agit de la couleur dominante choisie. Mais attendez, rouge, invasion, Etats-Unis... serait-ce un plaidoyer pro-domo socialisto-communiste ? Une invasion Nazis d'outreespace, sinon ? Peut-√™tre que je m'√©gare dans le symbolisme et que cette couv' est d√©cid√©ment insignifiante et pr√©texte aux bandeaux de r√©clame.


Vous constaterez que je suis déjà à 2 minutes de chronique sans avoir parlé de l'oeuvre. Il est donc temps d'y remédier.


Sans en avoir parl√© ? Pas vraiment. Invasion est clairement un br√Ľlot anticapitaliste (dont le marketing d√©bilitant est le bras arm√©). En traitant par l'absurde les travers de notre soci√©t√© √† la communication folle, parcellaire, orient√©e et toujours commercialement objectiv√©e, plus engag√©e dans le para√ģtre que dans l'√™tre, Luke Rhinehart titille ce qui fait de nous une esp√®ce imb√©cile : notre intelligence et le choix (consenti ?) √† sa n√©gation permanente. L'invasion extraterrestre, ni bienveillante ni malveillante, pas dominatrice pour deux sous, libertaire √† coup s√Ľr, met en relief nos contradictions et hypocrisies sociales. Nos chers extraterrestres, les Prot√©ens - , m√©tamorphes, mais de forme primaire similaire √† celle de ballons de plage g√©ants et poilus - viendront ici tester, par jeu, les valeurs du "monde libre". Libert√©, probit√©, √©galit√© des chances, v√©rit√©, transparence sont des mots valises qui plaisent aux dirigeants de tous poils tant qu'ils ne sont pas appliqu√©s trop litt√©ralement. Chose √† laquelle rem√©dieront les envahisseurs en d√©ballant sur la place publique tout ce qui est cach√©, ou presque. Vous voyez venir le topo ?


On progresse dans le roman entre d√©finition de l'agenda des extraterrestres, qui en bon agents du chaos le gardent loufoque et sautillant, et les r√©actions autoritaires "pond√©r√©es" des Etats et CA (d√©claration de guerre au nouveaux terroristes qui emp√™chent de magouiller en rond, tentative de capture et d'introduction de sonde anale... dans un ballon de plage, bon courage). Embarqu√© malgr√© lui dans cette histoire Billy Morton, vieux gauchiste ayant go√Ľt√© √† moult courants, exp√©riences et pens√©es r√©volutionnaires ou libertaires, et √©tant revenu de tout, sera, avec sa famille, le t√©moin malheureux et acteur plus ou moins volontaire de cette √©pop√©e grandiloquente.


A la lecture de ce livre, je n'ai pas pu m‚Äôemp√™cher de faire un parall√®le avec Martiens, go home ! de Frederic Brown. Si les envahisseurs ont un c√īt√© th√©√Ętral, sans-g√™ne et irr√©v√©rencieux dans les deux Ňďuvres, s'amusent d'autant √† tourmenter les humains et les gouvernements en portant √† la lumi√®re ce qui devrait rester cach√©, le traitement global diverge n√©anmoins.


Les Martiens de Brown sont des sales gosses grossiers et psychotiques, qui trompent leur ennui en torturant plus faibles qu'eux, ils n'interagissent jamais avec les humains mais toujours √† leur d√©triment et n'ont aucun autre objectif que leur amusement. Malgr√© tout, leur intervention permet √† l'humanit√© de devenir meilleure et de comprendre que la tromperie n'est pas souhaitable, quelque soit le type de relation. Ecrit de guerre froide, on peut y voir un vŇďux pieux de d√©tente et d'amiti√© souhait√©e entre les peuples : une promesse d'espoir.


Les Protéens de Rhinehart, partagent toutes les caractéristiques des autres bien que beaucoup plus sympathiques. Mais ils ont implicitement une agenda politique et une mission "civilisatrice" supérieure. Forts de leur supériorité intellectuelle ils s'octroient des droits indues et considèrent à leur manière les sociétés humaines comme des jouets. Je préfère voir dans les Protéens la cristallisation des éléments mobilisateurs nécessaires à tous changements, mais aussi à toutes résistances. Le principe actif d'une intelligence civilisationnelle, ni bonne, ni mauvaise, mais simplement en mouvement comme elle devrait l'être, pas stagnante comme elle l'est. Mais je peux me tromper. Ce ne sont peut-être que des anti-américians libre-blaguistes à défaut d'être libre-échangistes, finalement. Foutrement péremptoire, certes, mais nous sommes ici dans une oeuvre de fiction de type satirique, donc n'oubliez pas de suspendre votre crédulité à l'entrée, merci.


On pourrait croire que Luke Rhinehart nous sert l√† une blague potache d'un vieux militant servant √† merveille sa devise personnelle et guide de vie : "le jeu, l‚Äôamusement, voil√† ce que devrait √™tre la vie humaine". C'est vrai. Difficile de le r√©futer en effet. Rhinehart laisse na√Įvement √† supposer que si l'homme se prenait moins au s√©rieux, il serait moins nocif pour lui m√™me (et de facto pour son environnement). Mais c'est si artistiquement ex√©cut√© qu'il serait dommage de ne pas c√©der √† l'invitation du vieux clown et se laisser embarquer dans son num√©ro.


Le style Rhinehart est fluide, dr√īle, acerbe, sympathique mais caustique √† l'image de son personnage de vieux gauchiste us√© et cynique. √áa d√©zingue √† tout crin et tape sur tous - sans souci d'√©quilibre - et les traits d'esprit confinent aux tautologies partisanes les plus exquises. Telle que celle-ci : "Depuis presque un si√®cle nous savons avec certitude que le Christ est mort pour augmenter les ventes des commerces de d√©tail au quatri√®me trimestre. Ne serait-ce que pour cette raison, notre pays est une nation chr√©tienne." Une charge f√©roce contre le capitalisme destructeur et les USA, ni subtile ni camoufl√©e, o√Ļ l'auteur instille une lassitude propre √† celui qui ayant cri√© au feu sans succ√®s se contente dor√©navant de regarder le monde br√Ľler.


Dr√īle, oui. Invasion est de ces livres qui mettent votre visage √† rude √©preuve. 50 nuances de sourires garanties, des rires sonores certains mais ce n'est pas tout. Sous la bouffonnerie permanente se cache des moment de tensions, de violences extr√™mes d'une situation donn√©e ou d'un constat global. Le d√©sespoir du clown marque durablement le lecteur et s'insinue ainsi, infuse en lui, donne du grain √† moudre : rire d'un monde qui br√Ľle lentement, est-ce vraiment dr√īle ?


Pousser à réfléchir, ne pas se contenter de commenter.

N'est-ce pas à ça que doit nous aider un bon livre ?

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