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🔊 Désillusion de grandeur



La conjuration des imbéciles

John Kennedy Toole

Editions 10/18


Lisez-vous les préfaces et avant-propos des livres ? Moi, oui.


Légèrement psychorigide en la matière, je me fais un devoir de lire un livre de la couv' à la quatre de couv' en intégralité, dans l'ordre et sans rater un caractère. Exception faite des numéros de pages.


A chacun ses tocs, j'imagine.


S'il m'arrive souvent de pester à la lecture d'un avant propos - pour sa propension à gâcher quelques climax, à influencer ou imposer une lecture particulière de l'oeuvre - je dois reconnaître que le plus souvent, les bénéfices contextuels l'emportent largement sur les menus désagréments d'un long soliloque tout universitaire. Pour ce qui est de La conjuration des imbéciles la préface a d'autant plus de sens qu'elle relate la genèse de l'oeuvre ainsi que le destin tragique de John Kennedy Toole.


Déjà, on y apprend que l'auteur tenait en haute estime ses travaux dont le résultat ne pouvait, logiquement et selon lui même, n'être qu'un chef d'oeuvre. Ensuite, on découvre que le dit chef d'oeuvre a encaissé un nombre insultant de refus catégoriques de tous les éditeurs du pays. Finalement, que le poids de ces refus et camouflets ont fortement pesé sur une âme à vif et aussi pleine d'exubérance que celle de Toole. L'orgueil et la fragilité faisant rarement bon ménage, c'est par ces excès que l'auteur fut poussé au suicide. Il faudra tout l'amour d'une mère et sa ténacité, confinant au harcèlement de l'écrivain Walker Percy, pour que le manuscrit soit édité 11 ans après la mort de l'auteur. Ironiquement, il deviendra le succès et monument de la littérature américaine que souhaitait Toole. Ce même succès couronnée d'un prix Pulitzer qui, lui ayant été refusé 11 ans plus tôt, l'a conduit au désespoir fatal.


Life's a bitch, disent les anglo-saxons.


Une fois n'est pas coutume, vous avez dû attendre 2 minutes avant que je parle vraiment du bouquin. Mais, comme en avant-propos, ma contextualisation s’avérait nécessaire pour appréhender cette lecture aussi plaisante qu'irritante, grandiose qu'imparfaite.


La conjuration des imbéciles est le récit parfaitement comique, et passablement exaspérant, de la quête d'emploi d'Ignatus J. Reilly. Personnage en tout point détestable, tout en Ignatus est fait pour révulser. Pseudo-intellectuel hargneux et moralisateur, lâche incompétent persuadé de son génie, plus fainéant que procrastinateur mais jamais avare en avis définitifs et sentencieux sur la marche de la société et ce que devrait être les mœurs selon lui. Un "Y'à qu'à" prodigue en solution aberrantes et allergique aux responsabilités. Obèse morbide, hypocondriaque et paranoïaque servi d'un complexe de supériorité maladif. Ignatus est un Don Quichotte encore plus halluciné (si cela est possible) bien que mauvais, vivant dans un monde vu de lui seul, condensant le pire d'un orgueil bouffi d'importance, d'un manque de reconnaissance venimeux, dédaigneux devant l'éternel et d'un mépris condescendant de tout ce qui lui est inférieur : tout en ce bas monde, vous l'aurez compris.


Il est difficilement possible d'éprouver une quelconque sympathie pour le bonhomme, quoique, Donald Trump soit devenu président des Etats-Unis armé du même bagage (et du même physique). Quand la fiction est en deçà de la réalité, on en vient à douter des deux.


Un tel personnage ne peut exister seul, vous vous en doutez, la ménagerie l'accompagnant n'est pas piquée des vers et ne se refuse aucun cliché - mais n'oubliez pas que les clichés viennent bien de quelque part à la base. Toole dresse un portrait des humbles et des mal-lotis, de ceux que la vie a cabossée dès le premier lancé de dés divin de détermination des avantages, dés qui leur seront jetés au travers de la gueule plutôt que de les doter de quelques qualités. Il y a là, dans une Amérique des années 60, des idiots et des simplets, des patrons indolents et des veuves apathiques, hippies par trop moderne et flics à la masse, des danseuses de cabaret qui se pensent artistes bien que n'étant qu’entraîneuses, des vagabonds insolents n'ayant pour seule malice que la mauvaise couleur de peau, des universitaires révoltés prompt à pervertir toute philosophie contestataire pour exister dans la contestation, puis à la brocarder une fois devenue mainstream, des vieux cathos réacs et anti-cocos, parce que pourquoi s'emmerder à penser plus loin quand on nous a dit que "nous" c'est bien, "eux" c'est mal...


Lâchez le pachyderme égocentrique qu'est Ignatus dans ce zoo, dotez-le d'une quête aussi simple que celle de s'intégrer à la société en faisant comme tout le monde (à savoir trouver un job) et profitez du spectacle du misérable sans misérabilisme. Toole s'éclate dans sa caricature d'humanité, d’Amérique abrutie par son orgueil au ras des caniveaux.


Là où la préface sert, c'est qu'on retrouve pas mal des aspirations et expériences détournées de Toole dans ses personnages. La haine de son époque, de la modernité, l'orgueil et le génie supposé d'Ignatus font échos à celui de l'auteur (Ignatus étant lui beaucoup trop imbu de lui même et lâche pour reconnaître quelque faillibilité et envisager de se retirer de l'humanité). Ça brocarde sec sur le genre humain et ne laisse que peu d'espoir quant son élévation civilisationnelle. On retrouve surtout la Nouvelle Orléans qu'aimait passionnément l'auteur. La conjuration des imbéciles brille par ses longues descriptions de la ville, de sa réalité physique à ses émanations spirituelles multiples et s'il se répand, souvent, en détails c'est pour mieux dresser une scénographie du réel tranchant tout net avec l'absurde des actions et protagonistes.


Publié de manière posthume, refusé par les éditeurs du vivant de l'auteur, ceux-ci n'ont pu l'accompagner dans le fignolage d'un récit qui se vautre, trop souvent, dans quelques complaisances et redondances lourdingues. C'est là que le bât blesse quant à ce monument de la littérature américaine : un manque de rythme accentué par la présence de trous ou redites qui, en dehors de l'exaspération et de l'augmentation d'un cran au score de détestabilité et d'agacement quant à Ignatus, risquent de faire tomber le livre des mains. C'est dommage, vraiment par ce que ce serait se passer de saillis drolatiques d'anthologie et de moments de grâces misanthropiques des plus inspirés.


Parce que malgré tout, aussi exécrable qu'il puisse être, Ignatus nous rattrape toujours et nous fascine fatalement. Dans le pays de tous les possibles, il aurait peut-être fait un bon président, assurément.


Au lieu de vous dire de vous abonner, si vous avez aimé ce dont je viens de vous parler, que l'humour absurde et la satire sociale à la subtilité de bombe atomique titillent aisément vos zygomatiques, je vous encourage à aller écouter les épisodes 3 et 4, respectivement dévolus à Féroces Infirmes Retour des pays chauds de l'auteur le plus dangereux du monde (titre auto-attribué) Tom Robbins et d'Invasion du trublion libertaire Luke Rhinehart.


Rires méchants garantis.

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