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ūüĒä Rationaliser l'horreur

Mis à jour : avr. 15



La mort est mon métier

Robert Merle

Editions Gallimard (Folio)


Au rayon des drames historiques, peu sont ceux à pouvoir rivaliser en démesure avec la seconde guerre mondiale - avant, pendant, et même après - et parmi ses épisodes pris isolément, encore moins peuvent avoir la prétention d'outrepasser l'horreur invoquée par la "solution finale". Robert Merle se fait le biographe, si ce n'est le conteur, d'un de ses artisans les plus zélés. Enfin presque.


"La mort est mon métier" sont les pseudo-mémoires du grand artisan des camps d'extermination, Rudolf Höss, rebaptisé Rudolf Lang dans le roman. Le changement de nom n'opère qu'une vague distanciation avec le sujet, le personnage étant au plus près de la psyché de son modèle en étant construit à partir des entretiens du psychologue Gustave Gilbert en préparation du procès de Höss à Nuremberg. Robert Merle n'a pas souhaité s'inspirer plus que de raison de l'autobiographie de Höss, supputant quelques arrangements avec la réalité de la part d'un auteur acculé, liberté que les pseudos mémoires peuvent s'autoriser étant du domaine de la fiction. L'objectif de Merle est de brosser un portrait psychologique d'un homme de devoir, même si cela implique une inhumanité aberrante.


Le résultat est terrifiant.


Il est clairement possible de séparer le roman en deux parties distinctes : une première romancée, opérant à la construction du personnage de Lang de sa petite enfance à son entrée au sein du parti National Socialiste, la seconde lorsqu'il devient un cadre éminent de ce parti ainsi que le commandant du camp d'extermination d'Auschwitz - et par extension le consultant en chef quant à l'efficacité des camps.


La premi√®re partie est l'oeuvre fictionnelle, o√Ļ la s√©paration entre H√∂ss et Lang est la plus pr√©gnante (bien que t√©nue). Leur chemin de vie sont parall√®les, les anecdotes de l'un emprunte √† l'autre, toutes ressemblances avec des personnages, lieux ou faits existants seraient fortuites, mais pas trop. Pas du tout, en fait. Lang est un prototype d'une jeunesse allemande de classe moyenne gonfl√©e d'orgueil par la grande guerre, aigrie par la d√©faite, impossible √† recaser de retour du front, prompte √† chercher les causes au sein d'externalit√©s exub√©rantes et populistes, d√©class√©e et fragilis√©e par les crises √† r√©p√©titions, qu'elles soient √©conomiques (av√©r√©es) ou morales (supput√©es)... Tout √ßa sur un esprit ch√Ętr√© et corset√© d'une √©ducation religieuse stricte et militaire, avec tout ce que cela peut impliquer de go√Ľt pour la flagellation, de propension √† l'hypocrisie et d'abandon √† la facilit√© de s'en remettre au simpliste r√©ducteur, √† la soumission aux cadres, aux dogmes, fussent-ils absurdes et d√©voy√©s. Une pr√©d√©termination justificative et immuable, morale gangren√©e d'entr√©e de jeu, malheureusement propice aux doubles discours et aux radicalisations extr√™mes.


De quoi poser les bases d'une histoire en victimisation supposée, nourrie d'indigence politique certaine, exaltée par l'inconséquence et le cynisme immodéré des élites qui ne sont qu'un terreau proverbial des frustrations explosives, finalement.


Lang, comme H√∂ss, tend de plus √† la sociopathie la plus √©l√©mentaire. La pression constante entre les interdits et les r√©bellions (enr√īlement, rejet de la pr√™trise), les contritions de l'√Ęme permanentes entre sursaut d'orgueil coupable et humilit√© servile n'aident en rien √† stabiliser notre homme. En r√©sulte une machine qui se veut la meilleure dans la t√Ęche qu'on lui a confi√©, quelle que celle-ci puisse √™tre. En √™tre moralement inf√©rieur, il ne se consid√®re que simple ex√©cutant, toutes responsabilit√©s incombent aux sup√©rieurs, aux donneurs d'ordre qui ont la vision, la l√©gitimit√©, la destin√©e. Ainsi, si ces derniers ont raison, son action est juste, s'ils ont tort... doit-on bl√Ęmer la lame ou la main qui s'en sert ?


Alors oui, on s'emmerde un peu dans cette première partie, mais c'est parce que le sujet en lui-même - Lang le juste incompris de tous - est chiant, comme le sont quantité d'êtres unidimensionnels paumés puis fanatisés.


C'est dans la deuxi√®me partie que les personnages se rapprochent et se rassemblent. Travail d'historien plus profond, le tournant s'op√®re √† la nomination de Lang au rang de commandant du camp de concentration d'Auschwitz. La machine √©tant lanc√©e, les engrenages parfaitement √©trenn√©s, leur action d√©multiplicatrice nous entra√ģne vers toujours plus d'horreurs, parfaitement banalis√©es, rationalis√©es, pos√©es en probl√®mes de logistique et de ressources humaines.


Loin de toute justification (ouin ouin, cet homme est malade, cet homme est le fruit de son √©poque, cet homme a √©t√© manipul√©), Robert Merle dresse le portrait d'un √™tre √©minemment d√©testable, gonfl√© de haine et d'aigreur, d'intransigeance et de rigueur moralisatrice d√©fendue avec hargne car incapable d'adaptation aux autres, un √™tre terne √† tous niveau, p√©quin lambda dans toute son envergure √©triqu√©e. Indirectement, Merle se fait l'accusateur d'un genre humain, d'un type particulier d'√™tres humains, de ceux qui pullulent et autorisent l'av√®nement du pire, leur permissivit√©, leur l√Ęchet√© et propension √† vouloir plaire, de l'utilisation de leur moelle √©pini√®re pour marcher au pas et la mise sous silence du cerveau qui est au bout, s√Ľr de leur bon droit temps qu'ils sont du bon c√īt√© du canon, et pr√™t √† toute gymnastique morale et intellectuelle pour y rester.


La lecture de La Mort est mon m√©tier n'est pas, fatalement, joyeuse et chantante. On √©voque quelques moments peu glorieux de l'humanit√© et, outre les exactions, machinations et pens√©es Nazis aussi √©cŇďurantes que r√©voltantes, on plonge dans l'intime des bafou√©s, des gens en col√®re. La description de la mis√®re sociale avant guerre et des bouleversements en cours laissent pantois. S'ils ne justifient pas la soumission imb√©cile au premier populiste venu, on ne peut s'emp√™cher de sentir la souffrance bien r√©elle et d√©daign√©e de ces individus et d'observer avec effarement comment des citoyens normaux peuvent, sous l'impulsion de quelques chefs id√©alis√©s habiles √† exploiter les passions, les faiblesses et les humiliations, participer au mieux de leurs capacit√©s √† de telles exactions.


En ces temps troubl√©s o√Ļ les populismes gagent en voix ; o√Ļ les justifications imb√©ciles de concepts naus√©abonds, et malheureusement √©trenn√©s, sont redevenus des opinions acceptables au plus haut des √©tats, sans vraiment √™tre confront√©es dans le d√©bat public ; o√Ļ les transformations sociales et morales d'un monde √©puis√© enflent jusqu'√† leur rupture attendue ; o√Ļ les pouvoirs sont plus que jamais d√©connect√©s des r√©alit√©s et souffrances des masses, souffrance souvent laiss√©e √† la d√©finition r√©ductrice et simpliste de pens√©es magiques (c'est pas moi c'est l'autre) et extr√©mistes...

Nous avons là un livre qu'il est bon de lire pour se souvenir, pour amorcer la compréhension des mécanismes qui sous-tendent à ce basculement de société. Comment des petits messieurs ternes et sans envergures, des incarnats de banalité sans talent réels et aux ambitions raisonnables peuvent participer, et justifier, une telle infamie.


Parce que le pire n'est jamais si lointain, voilà une mise en garde qu'il serait bon de mettre entre toutes les mains.


Un livre indispensable ? Vous le lisez on en reparle ?



Disponible aux éditions Gallimard, dans leur collection de poche (Folio classique)

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