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🔊 Rationaliser l'horreur

DerniĂšre mise Ă  jour : 15 avr. 2021



La mort est mon métier

Robert Merle

Editions Gallimard (Folio)


Au rayon des drames historiques, peu sont ceux Ă  pouvoir rivaliser en dĂ©mesure avec la seconde guerre mondiale - avant, pendant, et mĂȘme aprĂšs - et parmi ses Ă©pisodes pris isolĂ©ment, encore moins peuvent avoir la prĂ©tention d'outrepasser l'horreur invoquĂ©e par la "solution finale". Robert Merle se fait le biographe, si ce n'est le conteur, d'un de ses artisans les plus zĂ©lĂ©s. Enfin presque.


"La mort est mon mĂ©tier" sont les pseudo-mĂ©moires du grand artisan des camps d'extermination, Rudolf Höss, rebaptisĂ© Rudolf Lang dans le roman. Le changement de nom n'opĂšre qu'une vague distanciation avec le sujet, le personnage Ă©tant au plus prĂšs de la psychĂ© de son modĂšle en Ă©tant construit Ă  partir des entretiens du psychologue Gustave Gilbert en prĂ©paration du procĂšs de Höss Ă  Nuremberg. Robert Merle n'a pas souhaitĂ© s'inspirer plus que de raison de l'autobiographie de Höss, supputant quelques arrangements avec la rĂ©alitĂ© de la part d'un auteur acculĂ©, libertĂ© que les pseudos mĂ©moires peuvent s'autoriser Ă©tant du domaine de la fiction. L'objectif de Merle est de brosser un portrait psychologique d'un homme de devoir, mĂȘme si cela implique une inhumanitĂ© aberrante.


Le résultat est terrifiant.


Il est clairement possible de séparer le roman en deux parties distinctes : une premiÚre romancée, opérant à la construction du personnage de Lang de sa petite enfance à son entrée au sein du parti National Socialiste, la seconde lorsqu'il devient un cadre éminent de ce parti ainsi que le commandant du camp d'extermination d'Auschwitz - et par extension le consultant en chef quant à l'efficacité des camps.


La premiĂšre partie est l'oeuvre fictionnelle, oĂč la sĂ©paration entre Höss et Lang est la plus prĂ©gnante (bien que tĂ©nue). Leur chemin de vie sont parallĂšles, les anecdotes de l'un emprunte Ă  l'autre, toutes ressemblances avec des personnages, lieux ou faits existants seraient fortuites, mais pas trop. Pas du tout, en fait. Lang est un prototype d'une jeunesse allemande de classe moyenne gonflĂ©e d'orgueil par la grande guerre, aigrie par la dĂ©faite, impossible Ă  recaser de retour du front, prompte Ă  chercher les causes au sein d'externalitĂ©s exubĂ©rantes et populistes, dĂ©classĂ©e et fragilisĂ©e par les crises Ă  rĂ©pĂ©titions, qu'elles soient Ă©conomiques (avĂ©rĂ©es) ou morales (supputĂ©es)... Tout ça sur un esprit chĂątrĂ© et corsetĂ© d'une Ă©ducation religieuse stricte et militaire, avec tout ce que cela peut impliquer de goĂ»t pour la flagellation, de propension Ă  l'hypocrisie et d'abandon Ă  la facilitĂ© de s'en remettre au simpliste rĂ©ducteur, Ă  la soumission aux cadres, aux dogmes, fussent-ils absurdes et dĂ©voyĂ©s. Une prĂ©dĂ©termination justificative et immuable, morale gangrenĂ©e d'entrĂ©e de jeu, malheureusement propice aux doubles discours et aux radicalisations extrĂȘmes.


De quoi poser les bases d'une histoire en victimisation supposée, nourrie d'indigence politique certaine, exaltée par l'inconséquence et le cynisme immodéré des élites qui ne sont qu'un terreau proverbial des frustrations explosives, finalement.


Lang, comme Höss, tend de plus Ă  la sociopathie la plus Ă©lĂ©mentaire. La pression constante entre les interdits et les rĂ©bellions (enrĂŽlement, rejet de la prĂȘtrise), les contritions de l'Ăąme permanentes entre sursaut d'orgueil coupable et humilitĂ© servile n'aident en rien Ă  stabiliser notre homme. En rĂ©sulte une machine qui se veut la meilleure dans la tĂąche qu'on lui a confiĂ©, quelle que celle-ci puisse ĂȘtre. En ĂȘtre moralement infĂ©rieur, il ne se considĂšre que simple exĂ©cutant, toutes responsabilitĂ©s incombent aux supĂ©rieurs, aux donneurs d'ordre qui ont la vision, la lĂ©gitimitĂ©, la destinĂ©e. Ainsi, si ces derniers ont raison, son action est juste, s'ils ont tort... doit-on blĂąmer la lame ou la main qui s'en sert ?


Alors oui, on s'emmerde un peu dans cette premiĂšre partie, mais c'est parce que le sujet en lui-mĂȘme - Lang le juste incompris de tous - est chiant, comme le sont quantitĂ© d'ĂȘtres unidimensionnels paumĂ©s puis fanatisĂ©s.


C'est dans la deuxiÚme partie que les personnages se rapprochent et se rassemblent. Travail d'historien plus profond, le tournant s'opÚre à la nomination de Lang au rang de commandant du camp de concentration d'Auschwitz. La machine étant lancée, les engrenages parfaitement étrennés, leur action démultiplicatrice nous entraßne vers toujours plus d'horreurs, parfaitement banalisées, rationalisées, posées en problÚmes de logistique et de ressources humaines.


Loin de toute justification (ouin ouin, cet homme est malade, cet homme est le fruit de son Ă©poque, cet homme a Ă©tĂ© manipulĂ©), Robert Merle dresse le portrait d'un ĂȘtre Ă©minemment dĂ©testable, gonflĂ© de haine et d'aigreur, d'intransigeance et de rigueur moralisatrice dĂ©fendue avec hargne car incapable d'adaptation aux autres, un ĂȘtre terne Ă  tous niveau, pĂ©quin lambda dans toute son envergure Ă©triquĂ©e. Indirectement, Merle se fait l'accusateur d'un genre humain, d'un type particulier d'ĂȘtres humains, de ceux qui pullulent et autorisent l'avĂšnement du pire, leur permissivitĂ©, leur lĂąchetĂ© et propension Ă  vouloir plaire, de l'utilisation de leur moelle Ă©piniĂšre pour marcher au pas et la mise sous silence du cerveau qui est au bout, sĂ»r de leur bon droit temps qu'ils sont du bon cĂŽtĂ© du canon, et prĂȘt Ă  toute gymnastique morale et intellectuelle pour y rester.


La lecture de La Mort est mon mĂ©tier n'est pas, fatalement, joyeuse et chantante. On Ă©voque quelques moments peu glorieux de l'humanitĂ© et, outre les exactions, machinations et pensĂ©es Nazis aussi Ă©cƓurantes que rĂ©voltantes, on plonge dans l'intime des bafouĂ©s, des gens en colĂšre. La description de la misĂšre sociale avant guerre et des bouleversements en cours laissent pantois. S'ils ne justifient pas la soumission imbĂ©cile au premier populiste venu, on ne peut s'empĂȘcher de sentir la souffrance bien rĂ©elle et dĂ©daignĂ©e de ces individus et d'observer avec effarement comment des citoyens normaux peuvent, sous l'impulsion de quelques chefs idĂ©alisĂ©s habiles Ă  exploiter les passions, les faiblesses et les humiliations, participer au mieux de leurs capacitĂ©s Ă  de telles exactions.


En ces temps troublĂ©s oĂč les populismes gagent en voix ; oĂč les justifications imbĂ©ciles de concepts nausĂ©abonds, et malheureusement Ă©trennĂ©s, sont redevenus des opinions acceptables au plus haut des Ă©tats, sans vraiment ĂȘtre confrontĂ©es dans le dĂ©bat public ; oĂč les transformations sociales et morales d'un monde Ă©puisĂ© enflent jusqu'Ă  leur rupture attendue ; oĂč les pouvoirs sont plus que jamais dĂ©connectĂ©s des rĂ©alitĂ©s et souffrances des masses, souffrance souvent laissĂ©e Ă  la dĂ©finition rĂ©ductrice et simpliste de pensĂ©es magiques (c'est pas moi c'est l'autre) et extrĂ©mistes...

Nous avons là un livre qu'il est bon de lire pour se souvenir, pour amorcer la compréhension des mécanismes qui sous-tendent à ce basculement de société. Comment des petits messieurs ternes et sans envergures, des incarnats de banalité sans talent réels et aux ambitions raisonnables peuvent participer, et justifier, une telle infamie.


Parce que le pire n'est jamais si lointain, voilĂ  une mise en garde qu'il serait bon de mettre entre toutes les mains.


Un livre indispensable ? Vous le lisez on en reparle ?



Disponible aux Ă©ditions Gallimard, dans leur collection de poche (Folio classique)

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