• Un_Riou

🔊 Démolition civile et désobéissance pratique

Dernière mise à jour : avr. 15


Le gang de la clef à molette

Edward Abbey

Editions Gallmeister


Road-trip dévastateur et complètement barré de quatre loustics, on ne peut plus différents, embarqués par leur haine commune d'une machine capitaliste prédatrice et folle par essence. Si leurs motivations divergent et que le récit fasse la part belle à l'action, une large place reste échue aux cheminements intellectuels ayant mené à leur rébellion - leur radicalisation - vers un éco-terrorisme respectueux du vivant, implacable quant à l'artificiel.


Mais qui est dans le gang ?


Un guide touristique, presque cow-boy, mormon, incarnation du pionnier américain.

Un vétéran du Vietnam, traumatisé, un quart zinzin et inapte au retour à la vie civile.

Un riche médecin, philosophe, lettré, spectateur impuissant du fléau qu'est le mode de vie hyper consommateur américain.

Et sa jeune compagne, belle, très belle, gauchiste et perdue, rebelle sans cause alors pourquoi pas celle-ci ?


Vous l'aurez compris, c'est bien dans ce groupe hétéroclite que tient la magie.

C'est parce qu'ils n'ont rien à voir ensemble, à priori, que tout fonctionne. leurs échanges et manières d'aborder leur épopée destructrice permet quelque rires issus de leur gaucherie, leur hargne ou leur esprit. Et à peu près autant de craintes et tensions pour les mêmes raisons.


Mais pour leur tenir la réplique, il fallait des antagonistes aussi haut en couleur.


Presque aussi caricatural, en fait.

Vous avez le vilain entrepreneur Mormons en 4x4, chef d'une milice citoyenne, genre d'immonde gargouille bouffie d'orgueil et confie de graisse, qui se verrait bien en gouverneur d'Etat. Ses sbires, qui craignent ses écarts et explosions mais restent la truffe au vent et la queue alerte face aux promesses de chasse, d'action et d'impression d'importance, de bon droit, ou d'utilité inaliénable (la veulerie du sbire à son paroxysme).

Des fédéraux sans visages, maîtres des cieux, aussi craints que détestés de tous.

Des flics usés, coincés entre les amateurs enthousiastes et les professionnels mécaniques sus-cités.

Et tout le barnum du BTP américain, avec sa débauche de grosses mécaniques et chevaux vapeurs, très occupé à transformer le désert en autoroute (en commençant par planter des piquets, des milliers de piquets).


Mais est-ce vraiment une oeuvre iconique ?


Roman incontournable dans le genre nature writing - Edward Abbey n'étant pas le moins engagé des auteurs américains question écologie - le roman à fait de la clé à molette (Monkey Wrench) un symbole du sabotage écologique. Les mouvements radicaux des années 80 (Earth Fist, notamment) citent le livre comme étant leur inspiration première à leur action.


Excusez du peu.


On trouve tout ce qui permet d'amorcer une réflexion quant aux errements d'un american way of life très gourmand en ressource, pas forcément planificateur quant aux dites ressources et pas a une absurdité près dans la course à l'emploi, au profit. L'intelligence du récit tient dans le fait que les membres du gang ne sont pas des idéologues forcenés, affreux gauchistes anti-capitalistes, cocos incurables ou anarchistes en goguette, non. Ce ne sont que de simples citoyens américains qui ont subit dans leur chair (ou leur esprit) les dérives du libéralisme économique dogmatique. Des citoyens usés qui décident de prendre les choses en mains, de faire passer un message spectaculaire et symbolique.


Pour la forme :


C'est cocasse plus qu'hilarant, grave plus qu'alarmiste, étonnamment gentillet quant à sa résolution. Avec un brin de pédanterie et un style quelque peu ampoulé dans ses élans lyriques, le livre n'est certainement pas exempt de défauts.


Très blanc et masculin aussi, ça ne passe clairement pas le test de Bechdel, mais peu d’œuvres des années 70 le feraient... (déjà qu'en 2020 c'est pas gagné...)

Mais cela reste une épopée écologiste jubilatoire, estocade dérisoire portée aux subsides du capitalisme ravageur, mordante ce qu'il faut, trépidante comme un western et barrée comme du Buster Keaton. Il y a, de plus, quelques prouesses de la part d'Abbey à nous faire ressentir la force implacable de la nature et l'urgence à la préserver.


Si vous ne l'avez pas lu et que votre sensibilité pointe en ce sens, faites le voyage en terre d'Abbey, vous ne serez pas déçu.


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