• Un_Riou

(le) savoir c'est (le) pouvoir ?

Dernière mise à jour : mars 22


(Débat) Où une oeuvre particulière (ou plusieurs) me pousse(nt) dans des abîmes de perplexité. N'ayant pas de réponse, ou en aucun cas de définitive, j'en viens à partager mon doute et ouvrir la discussion. Peut-être y verrais-je plus clair.


La réflexion du jour me vient des enquêtes et/ou essais que sont Economix et La survie de l'espèce (sde). A préciser qu'il s'agit là de BD, donc d'une possible vulgarisation du sujet éminemment compliqué (plus que complexe) qu'est l'économie. Pas des plus académiques, les enquêtes BD ont le mérite d’intéresser un public plus large que celui qui s'en soucierait d'ordinaire. De démocratiser un savoir quelque peu sanctuarisé, peut-être ?


Ces deux ouvrages traitent de l'histoire de l'économie, en général, et des mécanismes du capitalisme, en particulier. Comme les couvertures le laisse à penser, le constat est plutôt amer en la matière et c'est là que chute la première interrogation : il y a-t-il parti pris ou constat objectif ? Les enquêtes sont-elles résumées dans ces traits riches en imaginaire de l'exploitation, de l'injustice et de l'abus pur et simple ?


Côté auteurs, un américain (Michael Goodwin - Economix) et un français (Paul Jorion - sde), ils ne se cachent pas de leurs positions et inclinaisons (plus sociales que libérales) ou leur plongée en dilettante dans leur sujet (pour Goodwin, Jorion est quant à lui un universitaire, anthropologue et économiste). S'en suit pour l'un comme pour l'autre une lecture boulimique des textes des auteurs de références (Smith, Ricardo, Malthus, Marx, Keynes, Schumpeter, Friedman, Hayek... vous en voulez encore ?) des interviews à tout va d'experts du sujet et beaucoup plus de lectures sur la grande Histoire pour constater une application pratique et documentée des théories des auteurs étudiés. Ils ne sont, ni l'un ni l'autre, passés par les bancs d'une quelconque organismes liés à la finance (qui n'est qu'une part de l'économie, même si elle tend à tirer une grande part de l'attention).


Vous en tirerez la conclusion que vous voudrez quant au travail journalistique et académique de longue haleine tels que ceux-ci. Il est possible d'ergoter autant que l'ont souhaite sur l'objectivité absolue du journalisme ou de l’universitaire en omettant soigneusement qu'il ne s'agit que d'un idéal dicté par de l’honnêteté intellectuelle la plus élémentaire, tempérée par la probité morale de l'émetteur ainsi que ses impératifs de survie même (yep, un journaliste/auteur doit manger, même indépendant il ne peut en faire qu'à sa tête). De la même manière, il est aisé de mettre dans le même sac tout ce qui parle dans les médias en l'affublant d'une étiquette "journaliste", sans distinction élémentaire entre l'éditorialiste propagandiste, l'expert en expertise, le journaliste d'investigation et le préposé aux chiens écrasés... Je vous laisser consulter un ORL pour votre prochain acte de proctologie, vous en sortirez grandi.


Cette digression étant faite, entrons dans le vif du sujet et parlons des œuvres.


Economix est didactique et suit une présentation linéaire de l'Histoire, des acteurs et des répercussions de leurs (mauvaises) lectures et expérimentations (par des tiers, souvent). Ceci donne une large collection de déclarations historiques à l'emporte pièce, injonctions péremptoires et concepts abscons ou fantasmés, très souvent démentis par la réalité. L'auteur a le bon ton de rappeler que l'économie est une science théorique, qui, comme toute théorie, butte sur tout achoppement pratique. Pour la faire courte, les théories libérales échouent régulièrement et fatalement depuis leur édiction soit parce qu'elles sont imparfaites et ne comprennent pas l'humain dans sa complexité (complexité que tend à gommer le marketing de masse), soit parce que ceux qui les mettent en place et les exploitent les détournent d'entrée de jeu. Ainsi, dire que le capitaliste est le principal problème du capitalisme est un euphémisme...


Goodwin a la bonne idée de ne pas se mettre en avant, ou très peu, et jamais sans prévenir qu'il émet ici une opinion (tel que son point sur la monnaie qu'il compare de facto à de la dette). Cette volonté de décortiquer les circonstances, rouages et acteurs offre une lisibilité certaine à cette oeuvre. On devient plus savant à chaque page et mieux armé pour aborder les suivantes, qui gagnent en complication de part l'embrouillamini dont font preuve les économistes eux-même quant-à leur mystique, leur importance supposée. Le dessin façon comic strip n&b illustre de manière inoffensive le propos pourtant riche en violence par moment. Plus factuel qu'engagé, il apporte une certaine sérénité à l'ensemble, rend accessible en donnant corps à des abstractions.


Passons à La survie de l'espèce (sde), maintenant. L'anthropologue et économiste Paul Jorion est là pour dénoncer, il n'hésite pas se mettre en scène en tant qu'horrible journaliste gauchisant, et s’appuiera sur le dessin nerveux et frénétique de Grégory Makles pour ce faire. Plus radical et engagé, on l'aperçoit dès le premier coup d’œil et les choix artistiques opérés pour représenter les abstractions. Les capitalistes prendront vie sous les traits de Monsieur Monopoly, les capitaines d'industries seront des généraux de juntes militaires fascisantes, les masses laborieuses en inoffensifs légo tout concons, fac-similé interchangeables, la finance prédatrice, inconséquente et inconsciente parlera sous couvert d'un masque de hockey façon Jason, tueur psychopathe du slasher horrifique Vendredi 13. Le message est dans l'image. Mais engagé ne signifie pas pour autant décérébré, loin s'en faut. Sde s'attaque ainsi aux mécaniques qui sous-tendent à la fabrication du consentement qui mène à la confiscation du capital et de ses fruits par une poignée (qu'elle a le tort d'ériger en bloc monolithique, mais passons). De manière claire, imagée, percutante et peut-être plus grivoise, elle parvient néanmoins aux mêmes conclusions qu'Economix : la chose économique capitaliste est corrompue, cassée, injuste et inefficace (dans l'ordre, chacun amenant à l'autre).


Puisque l'histoire est une suite de faits d'armes de puissants se battant pour obtenir des avantages, puis garder ses avantages, pour amasser d'autres avantages, il n'est pas surprenant que le ciment de notre société moderne, la chose économique capitaliste, possède la même distorsion et agressivité dans son ADN.


Les bases étant posées, passons à la question qui me taraude (oui, la mise en contexte me semblait primordiale)


A une époque de partage des connaissances presque illimité - nous avons tous en poche une grande partie du savoir humain accessible à chaque instant - ou il existe une littérature abondante quant aux abus et trucages que l'homme inflige à l'homme sous couvert de société (Machiavel ça ne date pas d'hier, des bouquins qui exposent les ficelles et mécaniques comme Economix, la Survie de l’espèce ou le prix de la démocratie de même), qu'est ce qu'on attend pour foutre le feu ? Non, pardon, j'ai été mordu par deux horribles BD gauchisantes, faut-il croire.


Reprenons.


La question est : à cette époque de culture accessible, où tout le monde sait lire, tout le monde a accès à l'information, comment nous est-il encore possible d'accepter ce genre de dysfonctionnements structurels, premièrement, et pourquoi n'a-t-on pas plus de poids sur ces contingences sacralisées ?


Quel est l'étendu des champs d'action que nous offre cette connaissance, plus ou moins fine, de règles d'un jeu auquel nous ne sommes vraisemblablement pas conviés ?


Et Si les différents paliers intermédiaires restent verrouillés, que reste-t-il à notre intelligence pour ne point céder aux sirènes de violence radicale et son cortège de misères ? (Donc plein de nuances avant de mettre le feu.)


Il est possible de disserter sur les causes de notre aveuglement volontaire, de notre désintérêt pour le sujet et la gratification immédiate que nous recherchons (ou sommes poussés) dans le divertissement oblitérant la réflexion, hurler aux complots ou que sais-je encore. La liste des freins, conscients, inconscients, imposés, proposés, subits, consentis, réels ou fantasmés sera toujours utile pour y apposer une solution ou un contournement en temps voulu. Mais si constatation n'a pas valeur d'action, hormis l'éducation ou l'éveil du plus grand nombre à ces sujets, prise de conscience générale qui apportera un besoin de représentativité pragmatique, je n'ai pas l'ombre d'une queue de réponse à mes questions...


Ce genre d'ouvrage permet d'amorcer la pompe, de se rendre compte qu'on a le droit, et même le devoir, de s'intéresser à ce qui semble être un domaine réservé et divin.


Ces deux excellentes BD, si elles ne compensent pas un master en économie, offrent une superbe introduction à un sujet qui peut effrayer. Vous pouvez les retrouvez aux éditions Les Arènes pour Economix et Futuropolis pour La survie de l'espèce.

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