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🔊 Inexorables révolutions



Le talon de fer

Jack London

Editions : Libertalia


Si je dis Jack London, vous pensez Ă  quoi ? L'appel de la foret ? Croc Blanc ? Ou peut-ĂŞtre me citerez-vous Martin Eden pour les plus romantiques ?


Un peu de littérature jeunesse - malgré la violence implacable des thèmes abordés et le fabuleux portrait d'une nature dans sa plus rude beauté - ou un chef d'œuvre romanesque bouillonnant d'énergie. Et d'ailleurs, c'est par ce dernier que nous pouvons effleurer le voile alangui de convictions politiques d'un auteur sauvagement, implacablement, engagé. Révolté, même.


Le talon de fer est la grande œuvre politique de Jack London, l'œuvre politique ultime selon Léon Trotski, et lorsque l'on parle de révolution on peut accorder au bonhomme quelque légitimité. Une consécration qui pèse - dans tous les sens du terme - donc. Mais une œuvre qui a fait couler pas mal d'encre, n'est pas exempt de défauts et reste propagandiste devant l'éternité.


Pas la peine de le nier, Le talon de fer est un manifeste socialiste. Parfois un peu balourd, souvent naïf (si tant est que la pureté des idéaux se doit d'être exclusive), prompt à justifier la violence, mais pour le moins inspiré (si ce n'est carrément prophétique). Un récit qui n'est pas sans soulever son lot de questions sociales et civilisationnelles, éthiques autant que morale et toujours solidement ancrées dans le réel. Le tout soutenu et entraîné par l'incroyable vitalité de son auteur.


L'espace-temps particulier dans lequel se déroule l'histoire proposée par Le Talon de Fer, sa diégèse, participe à la force du récit, entérine sa portée et marque aussi ses bizarreries. Il est possible de dire que Le talon de fer est un récit d'anticipation, sous-genre traditionnellement rattaché à la science-fiction. Nous concéderons ainsi une parenté lointaine avec cette dernière puisque le récit est la publication des carnets de légendes, le couple Avis et Ernest Everhard, principaux acteurs de la première révolution socialiste américaine ayant échoué au début du 20ème siècle, carnets retrouvés lus et commentés par un universitaire du 24ème siècle.


Pour aller plus loin dans le cadre de cette fiction, l'histoire de cette révolution socialiste tient place aux Etats-Unis entre 1914 et 1918 ou la première guerre mondiale aurait dû éclater entre USA et Allemagne et sera désamorcée par l'internationale ouvrière. L'universitaire du 24ème siècle est citoyen d'une utopie socialiste parfaite (victoire finale des idéaux d'Everhard) ayant vu le jour après trois siècles d'une dictature fasciste, révélation du visage véritable d'un capitalisme triomphant de la "Commune de Chicago" étouffée dans le sang, foulée aux pieds d'un "talon de fer" et surtout point final de la première révolution socialiste, celle du couple Everhard.


Un sacré programme à deux voix, celle d'Avis Everhard, jeune fille de bonne famille capitaliste s'étant ouverte et convertie aux idéaux de son amant après avoir reconnu leur bien fondé et affreuses réalités sous-jacentes à sa condition, et celle de l'universitaire du futur qui n'hésite pas à commenter et expliquer à ses contemporains, non sans partialité, la brutalité et l'incongruité du système capitaliste qui régnait à l'époque de nos héros. Notons que malgré le fait qu'Avis soit en adoration absolue devant son homme, cela n'enlève en rien à sa puissance. C'est un personnage fort et actif, engagé et brillant, dont le rôle ne se limite pas à être témoin de l'action mais clairement actrice du changement. Elle a ses défauts d'écriture, sans doute liés aux présupposés de l'époque auquels n'échappe pas notre progressiste auteur, mais dans l'ensemble c'est une battante. Faire intervenir un tiers moralement différent en la personne de l'universitaire du futur, supposément plus élevé, dans les différents commentaires et notes qui accompagne le récit permet d'apporter des précisions d'ordres académiques, solidement ancrées sur des faits et chiffres réels puis extrapolés (exagérés) dès que l'on passe la barre de la date de publication du roman (1908). Pourtant, cette date passée, la plupart des projections de London par la voix de son universitaire du futur restent étonnamment prophétiques (mais peu à même d'anticiper la foudroyante évolution technologique du 20ème siècle, cela reste un récit d'idée, pas de prospective).


Le récit peut globalement se découper en trois parties dans lesquelles on retrouve grossièrement trois facettes d'un Jack London écrivain plus grand que nature, vertu incarnée, colosse aux considérations (ridiculement) supérieures et peut-être plus réaliste que rêveur.


La première partie est celle de la rencontre entre Avis et Ernest Everhard. La quasi mythification d'Ernest qui possède toutes les qualités, est l'incarnation d'un idéal, d'une perfection toute inhumaine presque caricaturale. Ernest est un autodidacte aussi bien manuel qu'intellectuel, brave et juste, âme étincelante, incorruptible, imputrescible, chimiquement pure comme le sont ses idéaux. Intransigeant parce que dans le Bien quand ses adversaires se complaisent dans le Mal (consciemment ou non, mais entendez-les majuscules). Cette introduction permet de mettre en place les thèses que défendra London par son récit. Souvent professorales et quelques peu réductrices, les notions de sociologie, d'économie et de philosophie morale assénées apportent les clés nécessaires à la réflexion mais ne sauraient se suffire en elles-mêmes - en dehors d'une confirmation purement propagandiste, s'entend - elles ont néanmoins le mérite de placer le récit sur des bases solides documentés et moralement percutantes. Cette mise en scène connait son point d'orgue avec l'affrontement (le débat) entre Ernest et un parterre de grands capitalistes - le club des Philomates - où la guerre à venir et les positions se dévoilent :


Côté prolétariat : Vous nous prenez trop, nous vous prendrons tout. La révolution apportera la justice.

Côté capitaliste : Nous possédons tout, vous n'aurez rien. La mitraille sera notre réponse au socialisme.


Ambiance.

La seconde partie du récit conte les escarmouches préfigurant la guerre annoncée. Des tentatives légales des socialistes pour renverser la donne aux machinations politiques du grand capital pour adapter les institutions en sa faveur, créer la dissension, favoriser et récompenser les traîtres à la cause. Un petit précis quant à l'application du pouvoir de l'argent, de ses jeux de manipulations politiques, juridiques et financières bien connus, largement documenté quant au déséquilibre des forces et moyens, des injustices et dévoiements de nos belles démocraties confisquées depuis belle lurette sans que nous soyons dupes, sans que nous en soyons révoltés. Cette seconde partie marque aussi avec morgue le fait que les révolutions, les sentiments révolutionnaires du moins, sont aussi inexorables qu'utiles aux intérêts capitalistes, prétextes de tous les abus et consolidation de leur force au nom de la sécurité... et des libertés (si ça vous dit quelques chose). Ne souhaitant se contenter d'être des idiots utiles, les compagnons d'Everhard entrent en résistance, infiltre la machine et prépare un grand soir contre vent et marée, contre intérêts divergents, luttes de chapelles et ego humains... Autant dire qu'ils ne sont pas aidés. Dans cette partie d'un récit de "résistants maquisards" face à un capital qui ne cache plus ses velléités autoritaires (polices secrètes, agents provocateurs et milices, bonjour !), London cède à son amour de la nature pour nous offrir quelques pièces d'une terre sauvage et nourricière qui prendra soin des justes et méritants tout en les ancrant dans le bon côté de la lutte (l'état naturel sain contre le modernisme corrupteur). Dispensable et orientée mais respiration bienvenue entre magouilles politiques et errements de la lutte, et surtout d'une beauté littéraire certaine.


La troisième partie, l'apothéose, est celle de la lutte finale. Un grand soir forcé et avorté dans la violence pour une enfilade de scènes d'apocalypses et d'horreur d'autant plus poignantes qu'elles sont directement inspirées de la répression bien réelle et inhumaine de la Commune de Paris de 1871. Apothéose de l'échec, évolution finale et délivrance dans le sang d'un capitalisme dans sa forme ultime : celle d'une tyrannie implacable. London y voit là une conclusion logique tant le déséquilibre des forces est patent, toutes limites et retenues inconnues du bloc dominant. Mais London voit surtout dans la lutte un état de grâce à l'élévation de l'âme, une juste raison au sacrifice inspirant pour des générations et des générations, amen.


Pour ceux qui imaginent quelques spoils dans mes propos, point de crainte. Vous aurez la plupart de ces informations dans les 5 premières pages que composent l'avant-propos de notre universitaire du 24ème siècle. L'important n'étant pas la destination mais le voyage, comme souvent.


Et quel voyage. L'énergie des convictions de London alimente ce récit de bout en bout. Implacables et grandioses, plaquées sur un idéal d'humanité, de peuple révolutionnaire supposément généreux et bienveillant, détenteur d'une noblesse de cœur, d'une force d'âme intarissable, de la même pureté que celle à laquelle aspire l'auteur et dont les adversaires capitalistes représentant logiquement l'exact opposé sont privés, tirant leurs forces de leurs appétits abyssaux, égoïsmes combinés et pouvoirs matériels. Ses considérations sont si élevées que certain de ses protagonistes en deviennent irréels, parangons monolithiques inébranlables et quasi divins dans leur absolutisme, fruit des attentes du London rêveur, très vite rattrapé par l'autre, le London réaliste, qui se souviendra que l'humanité est plus veule et lâche que dévolue à son élévation.


Caricature et propagande, donc.

Pourquoi le lire, alors ?


Sans doute parce que la sincérité d'un London révolté et au cœur au bon endroit est grandiose. Parce que sous les ambitions démesurées et attentes irréalisables se trouve une très fine analyse des passions humaines qui se complaisent de médiocrité et de facilité, de sécurité. Que la lutte idéologique est présentée comme étant la seule qui vaille, celle de la conquête du cœur de l'homme en tant qu'espèce civilisationnelle. Mais cette lutte aux proportions mythologique définitive et suprême est l'apanage d'être rares et grandioses, champions du Bien contre le Mal absolument purs dans leurs logiques et intelligences, pas de demi-mesure face à de tels enjeux. Parce qu'il s'agit d'un récit qui transcende l'humain qui se complaît dans son rôle de pion ou d'esclave et lui donne un but en ce bas monde : nous avons en nous la force de changer les choses, l'échec n'est qu'une étape.


Ça brasse au niveau des tripes, pour sûr.



Parce que le sujet abordé est extrêmement compliqué, que la lutte semble être la seule qui vaille pour l'humanité, je me sens dans l'obligation de chercher un contrepoint aux écrits de London. Contrepoint parfait trouvé dans les écrits d'Ayn Rand, à savoir "La grève" faisant l'éloge d'un capitalisme chimiquement pur. Vous vous doutez bien que je vous en parle très bientôt (le temps de me fader les 1200 pages de Rand...)

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