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🔊 Communisme allégorique

Dernière mise à jour : avr. 15



Nous

Evgueni Zamiatine

Editions Acte Sud (Babel)


Quand on ouvre un livre au rayonnement tel qu'il a pavé la voie à quelques unes des plus grandes anticipations de notre littérature moderne (1984 de George Orwell, Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley ou encore Un bonheur insoutenable d'Ira Levin... pour n'en citer qu'une poignée), on se sent forcément poussé à quelque humilité.


Grand ancien et vénérable grand frère, il est le moule prométhéen de l’assujettissement de la société dans un bonheur scientifiquement théorisé, industriellement déployé, idéologiquement marqué et fatalement broyeur d'humanité - non des hommes mais de leur essence. Corollairement, il se fait aussi chantre de l'esprit de révolte qui subsiste toujours, dernière imperfection repoussée au rang d'inéluctable rebuffade de l'intellect, gérable si marginal, utile si orienté, mais radical si généralisé.

Il y lĂ  l'essentiel de "Nous". L'essentiel de l'imaginaire dystopique, finalement.


Zamiatine propose une vision de l'avenir où les vestiges de nos sociétés ont été balayés lors d'une grande guerre séculaire ayant vu le triomphe des idéaux et du modèle de l'Etat Unique. Etat totalitaire s'il en est, son credo est que le bonheur universel passe par la primauté du groupe sur l'individu, la prédictibilité des actes par la répétition, l'éradication du libre arbitre et de ses précarités par la planification, le contrôle de tous les aspects de la vie par l'Etat et sa police des mœurs.


Les citoyens, qui n'ont plus de noms mais des numéros qui reflètent leur rôle et utilité au sein du groupe, se plient donc aux tables des heures qui régissent le comportement attendu parce qu'idéal. Les heures de sexe récréatif (mais certainement pas reproducteur, la propagation aléatoire de vie en nombre comme en qualité est un outrage à la perfection de l'Etat Unique) sont ainsi fixées au même titre que les heures de repas, de travail, de sommeil... ou les chants à la gloire du Sauveur. Oui, les chants aussi, l'homme étant une créature sociale, elle aime à se rassembler pour vénérer ses idoles et confirmer, renforcer ce qu'elle veut croire juste. Tout est rendu trivial parce que mécaniquement nécessaire au bon fonctionnement de l'organisme de la machine humaine.


L'histoire prend naissance quand un doute survient, que le voile se délite, qu'il se lève.


Il est compliqué d'entrer plus en détail dans l'oeuvre sans évoquer en quelques mots son auteur : Ievgueni Ivanovitch Zamiatine. Polytechnicien, ingénieur naval, professeur, intellectuel, agitateur hérétique et toujours critique, il parviendra à se faire censurer par le pouvoir tsariste puis bolchevique, bien qu'ayant épousé avec enthousiasme et célérité la cause de ces derniers pour mieux la critiquer ensuite. Un iconoclaste au bouillonnement intellectuel extraordinaire très peu en adéquation avec les pouvoirs, quelques soient leurs natures d'ailleurs, usant de son esprit d'ingénieur et de sa verve littéraire pour repérer et réparer ce qui ne fonctionne pas ou finira par lâcher. Tout du long de sa carrière il alterne quantité d'exils plus ou moins volontaires et fait le tour de l'Europe. "Nous" en lui même est considéré comme un acte d'antisoviétisme caractérisé, ajoutons que dans le même temps Zamiatine s'attaque aux écrivains prolétariens proche du régime pour leur manque de talent, d'imagination et de moelle épinière... on se doute que nom du bonhomme devait avoir quelques facilités à friser la moustache du petit père des peuples (fort sensible, au demeurant).


Sans entrer dans le débat politique infini et inconciliable, il est clair que "Nous" est une extrapolation, un exercice de pensée critique jusqu'au-boutiste, du communisme soviétique dans ses travers totalitaires et ses idéaux de nouvelle humanité. Entraperçu par l'auteur dès 1920... Mais se profile aussi une critique de la "modernité" telle que l'a offert la révolution industrielle : l'homme se coupant de la nature, le culte de l'artificiel, du génie humain industrieux s'affranchissant des contingences naturelles, de ses imperfections biologiques et instinctives, sa mise en coupe réglée raisonnable comme une belle mécanique parfaitement huilée...


"Nous" propose une recette en dystopie maintenant éculée, mais B.A ba du totalitarisme idéal et fantasmé. On commence par attiser la peur de l'inconnu que l'on couple au besoin maladif de transformer, adapter, sécuriser l'environnement de vie, on en vient à la glorification de l'éradication du risque - par la violence, si nécessaire - que l'on érige en dogme et dont le bénéfice putatif est destinée aux masses, on limite la curiosité pour ne parer qu'à l'essentiel technicien productif et on estampille "vraie" la seule parole d'Etat, "fausse" tout ce qui sort de son cadre.

Ainsi, et seulement ainsi, l'Homme pourra prétendre au bonheur plein, entier, universel.


Dans la restriction et le formatage, génération après génération, la reconfiguration du citoyen est ainsi opérée. En résulte une armée de poupées dociles parce que vidées de leur substance, machines idiotes mais satisfaites, qui ne connaissent de leur condition que ce qui fait partie des spécifications techniques édictées en amont, toute déviance devant être reportée et éliminée.


Pour ne pas sombrer dans l'immobilisme il suffira de les relancer d'une étincelle d'orgueil - appelez ça nationalisme, patriotisme, fanatisme, ou tout autre mot en -isme fort en retenu et subtilité - carburant que vous aurez préalablement et copieusement entretenu pour leur donner une illusion d'appartenance immuable, un substrat de profondeur, une raison à la vie : un bonheur garanti, mais perpétuellement menacé si l'on sort du motif.


Motif qui se renforce par la répétition.

Alors répétez.


La notion de bonheur devient politique, le libre arbitre un paravent à l'égoïsme, la soumission à la communauté un comportement d'une grande humanité, le seul qui prévale et qu'il est nécessaire de répandre dans le cosmos. Dans "Nous" le monde ayant déjà été unifié, raisonné, pacifié, l'Etat Unique se tourne vers les étoiles. Notre personnage principal et l'ingénieur naval, pardon, aérospatial, en charge du chantier du vaisseau intergalactique (L'intégral) qui permettra porter la bonne parole communiste aux confins du cosmos. Un chouette prosélytisme agressif, en somme.


En découle une critique du Pouvoir, de tous les pouvoirs, et des sociétés à travers les âges.


Les fondamentaux de l'anticipation, vous dis-je.


Ma seule autre occurrence en science-fiction russe est Stalker d'Arcadi et Boris Strougatski. Si le russe a la réputation d'être dur au mal, résilient à la peine, pragmatique et taiseux dans la souffrance, mais toujours digne face au poids du déterminisme et à l'inéluctabilité de la fatalité - oui, j'enfile les clichés - je dois reconnaître que mon ressenti ne les a en rien démenti (pour "Nous" comme pour "Stalker"). Il y a une forme de résignation de ton fasse à l'horreur, à la contrainte et à l'absurdité des conditions de vie et de penser. Un spleen certain aussi, on sent la grisaille et le froid glacer notre âme au fil des mots, jamais réchauffée par la propagande idiote mécaniquement récitée, sorte d’auto-hypnose ou de doudou dérisoire quand les cadres de la réalité formatée se brouillent de trop de complexité. Dans cet environnement, les passions semblent ainsi bruyantes, explosives, grossières et déplacées, inconvenantes mêmes, exagérément artificielles et téléphonées.


Et c'est bien là que bât blesse.


Si "Nous" est une oeuvre fondatrice qu'il est important d'étudier elle n'est pas forcément des plus agréable à lire. Composée comme le journal intime de l'ingénieur aérospatial D503 - qui consigne l'insidieuse maladie qu'est le développement d'une "âme"- elle est tout aussi pertinente dans les descriptions du motif social qu'elle peut être exaspérante dans l'exploration des sentiments du protagoniste. L'intrusion d'une femme fatale dans un triangle amoureux déjà abscons et niais, l'amour/haine éperdu et adolescent qui s'en suit semble si artificiel, si stupide, si dégoulinant de mièvrerie qu'il faut une bonne dose d'abnégation pour le supporter. On pourrait croire que la faute en incombe à la répression des sentiments de l'humanité des siècles durant que leur surgissement est si maladroit, si chaotique et dévorant. L'idée peut-être bonne mais son traitement est raté. Et je ne parle là que d'un défaut dans la trame narrative du roman. "Nous" est dure à lire. Les concepts s’enchaînent si vite, passant du souffle romantico-épico-propagandiste au froid constat analytique et scientifique avare en superlatif, si soudainement et si fréquemment que la rupture de ton laisse perplexe ou sort du propos.


Alors pourquoi le lire me diriez-vous ?

Pour sa profondeur.


Le décors, l'ambiance, tout ce qui a trait à son univers et son histoire (ou avec la grande Histoire) est d'une richesse telle qu'il serait dommage de laisser une si belle scénographie gâchée par de médiocres acteurs massacrants de mauvaises tirades d'une piètre romance. "Nous" est un récit à digérer, à provoquer, en rien un divertissement mais un manifeste quant à l'esprit humain et sa propension à vouloir s'enchaîner malgré son impossibilité à se dompter. Une ode à toutes les révolutions, inévitables, au chaos partie intégrante de la vie, au bonheur qui n'a de valeur que s'il est arraché, jamais offert. Pour tout ça et parce qu'il a inspiré les plus grands, vous ne pourrez, vous aussi, qu'en sortir meilleur, mais pour ça il faudra faire l'effort de le lire.


On touche là à la profession de foi de la science fiction d'anticipation. Un classique, un modèle, un prototype assurément, mais plus important que tout il y a là un souffle de révolte créatrice qui s'insère parfaitement dans l'air du temps.


Je ne vous promets pas que vous l'aimerez, mais je suis sûr qu'il vous marquera. Comme il m'a marqué.



Un titre récemment réédité par les éditions Acte Sud dans leur collection de livre de poche (Babel)




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