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🔊 Communisme allĂ©gorique

DerniĂšre mise Ă  jour : 15 avr. 2021



Nous

Evgueni Zamiatine

Editions Acte Sud (Babel)


Quand on ouvre un livre au rayonnement tel qu'il a pavé la voie à quelques unes des plus grandes anticipations de notre littérature moderne (1984 de George Orwell, Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley ou encore Un bonheur insoutenable d'Ira Levin... pour n'en citer qu'une poignée), on se sent forcément poussé à quelque humilité.


Grand ancien et vĂ©nĂ©rable grand frĂšre, il est le moule promĂ©thĂ©en de l’assujettissement de la sociĂ©tĂ© dans un bonheur scientifiquement thĂ©orisĂ©, industriellement dĂ©ployĂ©, idĂ©ologiquement marquĂ© et fatalement broyeur d'humanitĂ© - non des hommes mais de leur essence. Corollairement, il se fait aussi chantre de l'esprit de rĂ©volte qui subsiste toujours, derniĂšre imperfection repoussĂ©e au rang d'inĂ©luctable rebuffade de l'intellect, gĂ©rable si marginal, utile si orientĂ©, mais radical si gĂ©nĂ©ralisĂ©.

Il y lĂ  l'essentiel de "Nous". L'essentiel de l'imaginaire dystopique, finalement.


Zamiatine propose une vision de l'avenir oĂč les vestiges de nos sociĂ©tĂ©s ont Ă©tĂ© balayĂ©s lors d'une grande guerre sĂ©culaire ayant vu le triomphe des idĂ©aux et du modĂšle de l'Etat Unique. Etat totalitaire s'il en est, son credo est que le bonheur universel passe par la primautĂ© du groupe sur l'individu, la prĂ©dictibilitĂ© des actes par la rĂ©pĂ©tition, l'Ă©radication du libre arbitre et de ses prĂ©caritĂ©s par la planification, le contrĂŽle de tous les aspects de la vie par l'Etat et sa police des mƓurs.


Les citoyens, qui n'ont plus de noms mais des numĂ©ros qui reflĂštent leur rĂŽle et utilitĂ© au sein du groupe, se plient donc aux tables des heures qui rĂ©gissent le comportement attendu parce qu'idĂ©al. Les heures de sexe rĂ©crĂ©atif (mais certainement pas reproducteur, la propagation alĂ©atoire de vie en nombre comme en qualitĂ© est un outrage Ă  la perfection de l'Etat Unique) sont ainsi fixĂ©es au mĂȘme titre que les heures de repas, de travail, de sommeil... ou les chants Ă  la gloire du Sauveur. Oui, les chants aussi, l'homme Ă©tant une crĂ©ature sociale, elle aime Ă  se rassembler pour vĂ©nĂ©rer ses idoles et confirmer, renforcer ce qu'elle veut croire juste. Tout est rendu trivial parce que mĂ©caniquement nĂ©cessaire au bon fonctionnement de l'organisme de la machine humaine.


L'histoire prend naissance quand un doute survient, que le voile se délite, qu'il se lÚve.


Il est compliquĂ© d'entrer plus en dĂ©tail dans l'oeuvre sans Ă©voquer en quelques mots son auteur : Ievgueni Ivanovitch Zamiatine. Polytechnicien, ingĂ©nieur naval, professeur, intellectuel, agitateur hĂ©rĂ©tique et toujours critique, il parviendra Ă  se faire censurer par le pouvoir tsariste puis bolchevique, bien qu'ayant Ă©pousĂ© avec enthousiasme et cĂ©lĂ©ritĂ© la cause de ces derniers pour mieux la critiquer ensuite. Un iconoclaste au bouillonnement intellectuel extraordinaire trĂšs peu en adĂ©quation avec les pouvoirs, quelques soient leurs natures d'ailleurs, usant de son esprit d'ingĂ©nieur et de sa verve littĂ©raire pour repĂ©rer et rĂ©parer ce qui ne fonctionne pas ou finira par lĂącher. Tout du long de sa carriĂšre il alterne quantitĂ© d'exils plus ou moins volontaires et fait le tour de l'Europe. "Nous" en lui mĂȘme est considĂ©rĂ© comme un acte d'antisoviĂ©tisme caractĂ©risĂ©, ajoutons que dans le mĂȘme temps Zamiatine s'attaque aux Ă©crivains prolĂ©tariens proche du rĂ©gime pour leur manque de talent, d'imagination et de moelle Ă©piniĂšre... on se doute que nom du bonhomme devait avoir quelques facilitĂ©s Ă  friser la moustache du petit pĂšre des peuples (fort sensible, au demeurant).


Sans entrer dans le débat politique infini et inconciliable, il est clair que "Nous" est une extrapolation, un exercice de pensée critique jusqu'au-boutiste, du communisme soviétique dans ses travers totalitaires et ses idéaux de nouvelle humanité. Entraperçu par l'auteur dÚs 1920... Mais se profile aussi une critique de la "modernité" telle que l'a offert la révolution industrielle : l'homme se coupant de la nature, le culte de l'artificiel, du génie humain industrieux s'affranchissant des contingences naturelles, de ses imperfections biologiques et instinctives, sa mise en coupe réglée raisonnable comme une belle mécanique parfaitement huilée...


"Nous" propose une recette en dystopie maintenant éculée, mais B.A ba du totalitarisme idéal et fantasmé. On commence par attiser la peur de l'inconnu que l'on couple au besoin maladif de transformer, adapter, sécuriser l'environnement de vie, on en vient à la glorification de l'éradication du risque - par la violence, si nécessaire - que l'on érige en dogme et dont le bénéfice putatif est destinée aux masses, on limite la curiosité pour ne parer qu'à l'essentiel technicien productif et on estampille "vraie" la seule parole d'Etat, "fausse" tout ce qui sort de son cadre.

Ainsi, et seulement ainsi, l'Homme pourra prétendre au bonheur plein, entier, universel.


Dans la restriction et le formatage, gĂ©nĂ©ration aprĂšs gĂ©nĂ©ration, la reconfiguration du citoyen est ainsi opĂ©rĂ©e. En rĂ©sulte une armĂ©e de poupĂ©es dociles parce que vidĂ©es de leur substance, machines idiotes mais satisfaites, qui ne connaissent de leur condition que ce qui fait partie des spĂ©cifications techniques Ă©dictĂ©es en amont, toute dĂ©viance devant ĂȘtre reportĂ©e et Ă©liminĂ©e.


Pour ne pas sombrer dans l'immobilisme il suffira de les relancer d'une étincelle d'orgueil - appelez ça nationalisme, patriotisme, fanatisme, ou tout autre mot en -isme fort en retenu et subtilité - carburant que vous aurez préalablement et copieusement entretenu pour leur donner une illusion d'appartenance immuable, un substrat de profondeur, une raison à la vie : un bonheur garanti, mais perpétuellement menacé si l'on sort du motif.


Motif qui se renforce par la répétition.

Alors répétez.


La notion de bonheur devient politique, le libre arbitre un paravent à l'égoïsme, la soumission à la communauté un comportement d'une grande humanité, le seul qui prévale et qu'il est nécessaire de répandre dans le cosmos. Dans "Nous" le monde ayant déjà été unifié, raisonné, pacifié, l'Etat Unique se tourne vers les étoiles. Notre personnage principal et l'ingénieur naval, pardon, aérospatial, en charge du chantier du vaisseau intergalactique (L'intégral) qui permettra porter la bonne parole communiste aux confins du cosmos. Un chouette prosélytisme agressif, en somme.


En découle une critique du Pouvoir, de tous les pouvoirs, et des sociétés à travers les ùges.


Les fondamentaux de l'anticipation, vous dis-je.


Ma seule autre occurrence en science-fiction russe est Stalker d'Arcadi et Boris Strougatski. Si le russe a la rĂ©putation d'ĂȘtre dur au mal, rĂ©silient Ă  la peine, pragmatique et taiseux dans la souffrance, mais toujours digne face au poids du dĂ©terminisme et Ă  l'inĂ©luctabilitĂ© de la fatalitĂ© - oui, j'enfile les clichĂ©s - je dois reconnaĂźtre que mon ressenti ne les a en rien dĂ©menti (pour "Nous" comme pour "Stalker"). Il y a une forme de rĂ©signation de ton fasse Ă  l'horreur, Ă  la contrainte et Ă  l'absurditĂ© des conditions de vie et de penser. Un spleen certain aussi, on sent la grisaille et le froid glacer notre Ăąme au fil des mots, jamais rĂ©chauffĂ©e par la propagande idiote mĂ©caniquement rĂ©citĂ©e, sorte d’auto-hypnose ou de doudou dĂ©risoire quand les cadres de la rĂ©alitĂ© formatĂ©e se brouillent de trop de complexitĂ©. Dans cet environnement, les passions semblent ainsi bruyantes, explosives, grossiĂšres et dĂ©placĂ©es, inconvenantes mĂȘmes, exagĂ©rĂ©ment artificielles et tĂ©lĂ©phonĂ©es.


Et c'est bien lĂ  que bĂąt blesse.


Si "Nous" est une oeuvre fondatrice qu'il est important d'Ă©tudier elle n'est pas forcĂ©ment des plus agrĂ©able Ă  lire. ComposĂ©e comme le journal intime de l'ingĂ©nieur aĂ©rospatial D503 - qui consigne l'insidieuse maladie qu'est le dĂ©veloppement d'une "Ăąme"- elle est tout aussi pertinente dans les descriptions du motif social qu'elle peut ĂȘtre exaspĂ©rante dans l'exploration des sentiments du protagoniste. L'intrusion d'une femme fatale dans un triangle amoureux dĂ©jĂ  abscons et niais, l'amour/haine Ă©perdu et adolescent qui s'en suit semble si artificiel, si stupide, si dĂ©goulinant de miĂšvrerie qu'il faut une bonne dose d'abnĂ©gation pour le supporter. On pourrait croire que la faute en incombe Ă  la rĂ©pression des sentiments de l'humanitĂ© des siĂšcles durant que leur surgissement est si maladroit, si chaotique et dĂ©vorant. L'idĂ©e peut-ĂȘtre bonne mais son traitement est ratĂ©. Et je ne parle lĂ  que d'un dĂ©faut dans la trame narrative du roman. "Nous" est dure Ă  lire. Les concepts s’enchaĂźnent si vite, passant du souffle romantico-Ă©pico-propagandiste au froid constat analytique et scientifique avare en superlatif, si soudainement et si frĂ©quemment que la rupture de ton laisse perplexe ou sort du propos.


Alors pourquoi le lire me diriez-vous ?

Pour sa profondeur.


Le décors, l'ambiance, tout ce qui a trait à son univers et son histoire (ou avec la grande Histoire) est d'une richesse telle qu'il serait dommage de laisser une si belle scénographie gùchée par de médiocres acteurs massacrants de mauvaises tirades d'une piÚtre romance. "Nous" est un récit à digérer, à provoquer, en rien un divertissement mais un manifeste quant à l'esprit humain et sa propension à vouloir s'enchaßner malgré son impossibilité à se dompter. Une ode à toutes les révolutions, inévitables, au chaos partie intégrante de la vie, au bonheur qui n'a de valeur que s'il est arraché, jamais offert. Pour tout ça et parce qu'il a inspiré les plus grands, vous ne pourrez, vous aussi, qu'en sortir meilleur, mais pour ça il faudra faire l'effort de le lire.


On touche là à la profession de foi de la science fiction d'anticipation. Un classique, un modÚle, un prototype assurément, mais plus important que tout il y a là un souffle de révolte créatrice qui s'insÚre parfaitement dans l'air du temps.


Je ne vous promets pas que vous l'aimerez, mais je suis sûr qu'il vous marquera. Comme il m'a marqué.



Un titre récemment réédité par les éditions Acte Sud dans leur collection de livre de poche (Babel)




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