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ūüĒä Nazi d'op√©rette

Mis à jour : avr. 15



Nuit mère

Kurt Vonnegut

Editions Gallmeister


Sachez que Kurt Vonnegut, dont l'oeuvre la plus connue doit être "Abattoir 5" est l'un de mes auteurs préférés. Mais genre, vraiment. Je pose donc en préambule un avertissement en objectivité qui risque de s'avérer toute relative. Merci de votre attention.


Kurt Vonnegut, v√©ritable l√©gende outre-atlantique mais myst√©rieusement boud√© dans nos contr√©es, est un personnage √† part enti√®re. Avec sa d√©gaine de savant-fou, une moustache que ne renierait pas Sam Elliott, un sourire mi-narquois mi-ang√©lique, les conf√©rences et masterclass du bonhomme quant √† son style narratif, ou sa conception de l'art du conteur valent leur pesant de cacahu√®tes (youtube est votre ami). Et sur le sujet, il a de quoi dire. Traumatis√© par le bombardement de Dresde qu'il a subit en tant que prisonnier de guerre, reconvertit en anthropologue une fois de retour au pays, Vonnegut a vou√© son existence √† comprendre et chercher le sens, non pas de la vie, mais des histoires. La forme, le sujet, l'impact civilisationnel et ainsi de suite. Quand Campbell d√©finit le monomythe artificiel et symbolique - tous les mythes du monde racontent essentiellement la m√™me histoire, dont ils ne seraient que des variations - Vonnegut, lui, cherche la narration qui c√©l√®bre la vie et explore son sens, sans jamais l‚Äôass√©ner de mani√®re d√©finitive. Go√Ľtant peu au lin√©aire, √† la temporalit√© classique ou √† la causalit√© ordonn√©e, les trames narratives de ses √©crits tiennent plus du plat de spaghettis que de la jolie fl√®che insolente allant b√™tement de "d√©but" √† "fin", de "conflit" √† "r√©solution". C'est par ses turpitudes et circonvolutions, ses l√Ęchet√©s et bravades, aveuglement et arrangements, joies et peines, m√©moires et projections, rarement dans temps pr√©sent, que la vie se construit. La qu√™te de l'homme passe par la qu√™te du chaos, c'est ainsi qu'il le fera pour ses romans.


Si les récits les plus fantastiques ou science-fictionnels de l'auteur participent à cette quête de vie (Abattoir 5, Le berceau du chat, Les sirènes de Titan, Tremblement de temps), d'autres ouvrages plus ancrés dans le réel peuvent servir d'introduction à la besogne, et à un esprit "Vonnegutesque" brillamment perché.


C'est ainsi que j'en viens à chroniquer Nuit Mère.


On parle ici d'une fausse biographie d'un am√©ricain, Howard W. Campbell (rien √† voir avec celui du monomythe) n√© en Allemagne et devenu √† l'apog√©e du nazisme le plus grand de leur propagandiste. Au cr√©puscule de sa vie, ce dramaturge us√©, captur√© par les services isra√©liens, attend son proc√®s dans les ge√īles du Mossad (o√Ļ il croisera un Adolf Eichmann r√©digeant lui aussi ses m√©moires et cat√©gorique quant √† l'importance d'avoir un bon agent litt√©raire... pour la post√©rit√©, sans doute).


"Je suis américain de naissance, nazi de réputation et apatride par inclination." Ainsi commence la biographie de Howard W. Campbell, grand pourvoyeur de haine du régime Nazi mais... agent double pour les compte des Alliés.


Vonnegut place son r√©cit dans le doute, le faux-semblant. Campbell brosse les p√©riodes de sa vie qui ont conduit de son oeuvre en tant qu'artiste √† son recrutement suppos√© par les alli√©s, de sa gloire en tant que nazi √† sa capture et incarc√©ration par Isra√ęl. Pas forc√©ment dans cet ordre, d'ailleurs. Fil rouge de cette narration, et sans doute les seuls moments d'humanit√©, de simplicit√©, l'auteur chronique sa vie en Allemagne qui a fait grandir sa passion pour l'art en g√©n√©ral et l'art dramatique en particulier, le d√©couverte du grand amour v√©ritable et r√©ciproque avec une actrice allemande qu'il √©pousera, dont l'intensit√© des sentiments est telle qu'ils se d√©finiront comme √©tant "une nation de deux". Les joies √©quivalent les peines, vous vous doutez que les vicissitudes de la guerre sauront porter leurs t√©n√®bres sur une √Ęme si raffin√©e. Rapatri√© aux Etats-Unis apr√®s guerre, la punition supr√™me du propagandiste superstar consiste √† √™tre ignor√©, oubli√©, ni puni ni c√©l√©br√© mais de laisser √† la post√©rit√© un nom honni dissoci√© d'une personne vivante bien que devenue totalement insignifiante.


Vonnegut s'√©chine √† proposer un r√©cit d'espionnage qui ne met pas l'accent sur l'action ou le haut fait de l'espion, non. Il propose un portrait psychologique de l'humain charg√© d'un tel fardeau, schizophr√®ne certain, toujours sur la br√®che, √©cartel√© par sa fonction entre des convictions de fa√ßade, des actions horribles de couverture, un sacrifice des id√©aux et valeurs qu'il doit sans cesse trahir pour mieux les d√©fendre. Quant √† l'id√©al fantasm√© comment s'en accommoder quand ses d√©positaires et b√©n√©ficiaires - Etats, gouvernants, gens dans leur ensemble - ne le go√Ľtent peu, le d√©daignent et le salissent comme seuls les ignorants savent le faire ? Et tout ceci sans jamais attendre quelque soutien ou reconnaissance de la part de ses commanditaires. Jamais.


En pla√ßant un homme de culture, un artiste, sur cette sc√®ne, Vonnegut lui donne ainsi le r√īle de sa vie, ou la justesse est synonyme de survie, mais o√Ļ l'incarnation est d√©vorante, son rayonnement catastrophique. Le personnage de Campbell n'est que trop conscient de ces affects, c'est ce qui a fait de lui un propagandiste si puissant, un espion si efficace ? Avec aigreur, il en viendra m√™me √† regretter le don lui donnant tant de pouvoir sur l'√Ęme humaine :


"J'avais esp√©r√©, comme radiodiffuseur, me limiter au burlesque, mais nous vivons dans un monde o√Ļ le burlesque est un art difficile, avec tant d‚Äô√™tres humains si r√©ticents √† rire, si incapables de penser, si avides de croyance et de rogne et de haine."


Un roman extrêmement fort dans les images qu'il conjure, les thèmes qu'il explore : l'identité, la survie, l'amour indéfectible entre deux êtres, la foi délétère en des idées nauséabondes, en des êtres providentiels, la construction sociale de l'homme, la construction morale de la société, l'impact que les mots ont sur les hommes et les hommes qui usent de leurs talents pour subjuguer leurs semblables.


Comme tout écrit de Vonnegut, l'humour est (très) présent, acide, fin, réflexif, et ne cède jamais à la gratuité du bon mot ou à la la violence vengeresse. La grande intelligence du récit, outre de décortiquer les mécanismes du propagateur de haine, et de ne jamais donner un avis définitif. Campbell est-il un nazi pur jus qui cherche à éviter la corde en s'inventant un passé de résistant ? Impossible de trancher.


Ce doute donne encore plus de poids à toutes les réflexions, sociales et morales, soulevées dans le livre. Si l'on pouvait avoir la certitude que le personnage est, bel et bien, un vrai héros, on remettrait certainement moins en doute ses affirmations et aphorismes percutants, on les goberait comme sagesse éternelle du réprouvé sacrificiel. Mais s'il s'agit bien d'un Nazi... Et si le propagandiste n'avait que changé d'obédience afin de prêcher pour sa paroisse ? La portée du message est forcément impactée par son émetteur. Finalement, on est rien de plus que ce que l'on prétend être.


C'est peut-être là tout le message de Vonnegut : Réfléchissez. Ne croyez pas.


Une grande lassitude mélancolique émane de cet oeuvre captivante, désabusée et inspirante sans jamais être moralisatrice ou lénifiante. Rien de plus à dire que :


Chapeau l'artiste.


Les éditons Gallmeister proposent en France et en poche quelques écrits de Kurt Vonnegut (essentiellement ses livres qui ne tiennent pas de la SF ou de la littérature de genre, malheureusement). Mais pour vous y initier, la collection Totem reste du plus bel effet en main et dans une bibliothèque.


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