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ūüĒä Insignifiance magnifi√©e



Stalker

Arkadi et Boris Strougatski

Editions Gallimard (Folio SF)


Avez-vous d√©j√† lu un livre - un livre qui vous a vraiment plu s'entend - dont vous ne parvenez pas r√©ellement √† vous souvenir de l'histoire ? Mais, malgr√© ce trou, vous en avez gard√© une collection de souvenirs vivaces, ancr√©e dans votre √Ęme de lecteur (√† laquelle on ne la fait pourtant pas si facilement). Un canevas d'√©motions visc√©rales qui vous caresse l'√©chine fr√©missante, vous chatouille avec insistance vos deux h√©misph√®res enc√©phaliques fa√ßon ASMR et vous fait gamberger l'esprit pour vous plonger dans des ab√ģmes de perplexit√© : √† quel moment de ma lecture ai-je cess√© de r√©fl√©chir pour juste ressentir ? Comment me suis-je laiss√© happ√© par la voracit√© de vie exsudant de chaque lettre de cette oeuvre ?

Certains livres ont ce pouvoir. Celui de vous mettre dans des états seconds, de vous laisser exsangue une fois la dernière page tournée. Stalker a eu cet effet sur moi.


Litt√©rature de science-fiction russe - dont j'ai d√©j√† un peu parl√© dans l'√©pisode 06 consacr√© au monument qu'est "Nous" d'Evgueni Zamiatine -, s'il est facile d'y coller clich√©s et poncifs quant √† un "esprit russe" jaug√© √† l'aune de la condescendance europ√©enne, il faut reconna√ģtre une certaine √Ępret√© aux r√©cits qui ne s'encombrent gu√®re de prendre des gants - des moufles, au mieux - lorsqu'il s'agit d'exposer sans fard la rudesse, la vacuit√© et l'insignifiance de la vie humaine.


Stalker est paru en 1972, année ou Isaac Asimov revenait à la SF avec "Les dieux eux-même" (prix Nebula, Hugo et Locus) dont je parlerais peut-être un jour et que je cite, non pas pour me la péter, mais parce qu'il offre un sympathique contrepoint à ce qu'est Stalker. La science-fiction des années 70 est ancrée dans le réel et dans les problèmes sociologiques, politiques et technologiques de son époque - et dont notre incapacité à les résoudre lui permet d'être toujours aussi abordable - elle est néanmoins toute pleine d'un esprit d'aventure, créatrice de mondes et de civilisations, exploratrice des possibles de l'humanité, expiatrice de ses péchés, optimiste bien que sombre, in fine.

Stalker, pas trop...


Pour pitcher le roman en quelques mots, je dirais simplement que Stalker est le récit d'un premier contact raté. Raté parce que les "visiteurs" n'ont peut-être même pas remarqué l'existence de l'humanité. Pour une espèce humaine intelligente et orgueilleuse, voilà un camouflet à même de lacérer durablement sa psyché. Ne reste en témoignage de notre inconséquence que 6 lieux d'atterrissages transformés à jamais. Zones contaminées au delà des compréhensions scientifiques humaines, recelant bizarreries et germes extraterrestres importées, technologies incompréhensibles abandonnées tel le rebut insignifiant d'inconcevables divinités, et les invariables mutations de l'environnement planétaire par les contaminants extrasolaires.


Le vertige philosophique est à hauteur d'espèce, l'insignifiance magnifiée par la démesure. "L'après" est marqué de ce traumatisme, forcément dérisoire quant aux ambitions autrefois bercées d'une ignorance salutaire maintenant contrariées par un aperçu de l'incommensurable distance entre la main humaine et le premier barreau de l'échelle cosmique.


Le r√©cit suit quelques moments de vie de Redrick Shouhart, rouquin t√©m√©raire bien logiquement surnomm√© "Red". Red est un stalker, de ces humains qui osent braver les zones pour les cartographier et surtout les piller. Les Zones et leurs dangers deviennent des lieux de recherche scientifique sous haute protection militaire, afin que la propagation des savoirs (et des risques) qui en seront issus soient contr√īl√©s. Francs-tireurs, les stalkers frisent l'ill√©galit√© permanente, ils sont les r√©cup√©rateurs de tr√©sors extraterrestres, incarnation de la volont√© humaine qui ne peux se r√©soudre √† √™tre battue et √† trembler de peur devant des forces qui d√©passent l'entendement (ou √† se soumettre √† quelque autorit√© que ce soit). Loin d'en faire des h√©ros (les stalkers sont pour la plupart simplement attir√©s par l‚Äôapp√Ęt du gain et agissent sans autorisation) les mille est une horribles fa√ßons de mourir dans la Zone conf√®rent aux v√©t√©rans, les plus coriaces, les plus chanceux, un certain sens du mystique, une addiction visc√©rale √† la qu√™te, avec ce qu'il faut de respect d√Ľ au surnaturel et √† l'implacable. A entrer dans le domaine des dieux, l'humilit√© est de mise, l'hubris de m√™me, les superstitions et proph√©ties jamais loin.


Question style, tout nous est cont√© au prisme de Red et Red est un t√Ęcheron, pas un homme de science. Il est le chasseur de grand fauve qui se moque de connaitre sa vitesse de course th√©orique ou la pression maximale de sa m√Ęchoire, il connait leur dangerosit√© et sait comment les contourner ou ne pas s'y confronter, et √ßa lui suffit amplement. Homme d'action guid√© par l'habitude et l'exp√©rimentation empirique, il ne met pas de mots savants sur les pi√®ges dont rec√®le la Zone, juste des contournements sobres et sans gadget, beaucoup de concentration et de patience. C'est un pragmatique qui prend ce que lui offre la Zone tel quel, et non comme il le souhaiterait, qui se refuse a √™tre surpris et se tient pr√™t √† s‚Äôaccommoder de ses caprices et toutes ses fantaisies, m√™me lorsque celle-ci en vient √† sortir de ses fronti√®res pour modifier la vie elle-m√™me. Les descriptions sont donc plus pratiques que techniques, le flou toujours entretenu par la subjectivit√© des perceptions et des capacit√©s de compr√©hension, incertaines et insatisfaisantes, changeantes √† l'image de la Zone. Au gr√© de ses explorations, le stalker comme le lecteur conna√ģtront ce sentiment de frisson permanent, de boule derri√®re l'estomac, un r√©flexe d'attraction/r√©pulsion enivrant et naus√©eux pour cette horreur fantastique implacable et indicible.


Vacuité et mercantilisme, adoration, soumission, compromission, opportunismes et profiteurs, tout au ras des passions humaines, compléteront ce récit fantastique ou l'extraordinaire pénètre si violemment la réalité qu'il la laisse dépouillée de tout apparat, de toute décence. N'en restera que le vertige et ce lourd sentiment poisseux d’inéluctabilité et de fragilité. Un genre de sérénité dans l'insignifiance cosmique qui ne serait pas sans déplaire à un certain Lovecraft.


Vous l'aurez compris, Stalker est un r√©cit d'ambiance, d'introspection, qui se joue des peurs primaires de l'inconnu et de la vuln√©rabilit√© intrins√®que de l'homme nu et seul face √† la nature. Une histoire qui poss√®de la force des vieux contes, la force de l'√©vocation de la terreur chevill√©e aux tripes qui transcende les √Ęges et les cultures.


Rien que pour ça, ce livre ne peut que s'inscrire durablement dans votre esprit. Que vous l'aimiez ou que vous le détestiez, vous ne pourrez rester indifférent.


Ceci étant dit, aurez-vous le courage d'entrer dans la zone ?

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