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🔊 Lendemains qui (dé)chantent

Mis Ă  jour : avr. 15



La tétralogie Noire

John Brunner

Editions Mnémos


L'avenir vous inquiète et l'humanité vous débecte ? Ne cherchez plus, il y a dans ces livres de quoi apporter de l'eau à votre moulin, et peut-être vous provoquer une dépression.


La Tétralogie Noire est une compilation d'anticipations de l'auteur britannique John Brunner, composé de 4 romans, parfaitement indépendants les uns des autres, et, de fait, assez inégaux. Des récits d'anticipation sociale (et technologique) qui confinent aux dystopies de référence, lecture audacieuse et inspirée du culte d'un Progrès qui se rêve Prométhée mais se révèle Pandore.


Ces romans sont particulièrement glaçants et tristement trop pertinents, trop visionnaires, pour des écrits des années 70. Si l'anticipation moderne ne peut plus rimer qu'avec post-apocalypse, ou autre joyeusetés effondristes impliquant une reconfiguration totale - et dans la souffrance - de la société, John Brunner, lui, nous place juste avant que la situation ne dérape vraiment. Si les voies de l'enfer sont pavées de bonnes intentions, ne restaient plus pour terminer le chantier de son antichambre que les chutes de mauvaise fois, d'aveuglement, de croyances imbéciles et d'empressement à satisfaire un cerveau plus adepte du court-termisme que de la projection. John Brunner s'est proposé à la décoration, non sans goût, je peux vous l'assurer.


La tétralogie noire soulève un nombre considérable de sujets à hashtags, pardon, mots-dièses, dont voici un abrégé : surpopulation, eugénisme, intelligence artificielle, extrémisme, racisme, ségrégation, séparatisme, armes à feu, tuerie de masse, environnement, pollution, surconsommation, bigpharma, big data, complexe agro-industriel, surveillance de masse... Ok. Respirez. On est pas loin de cocher la plupart des cases d'un bingo du complot, bien que la frontière soit toujours fine entre inquiétudes légitimes et paranoïa galopante.


Plutôt que de vouloir tout caser de force dans une seule oeuvre et de composer une édition du 20h d'un chaîne à grande audience, Brunner a fragmenté ses angles pour les rendre plus percutant.


Dès 1968, Tous à Zanzibar, le premier des 4 romans, a donc hérité des thèmes de la surpopulation, de l'eugénisme et du culte de l'IA afin d'autopsier la descente aux enfers de nos sociétés occidentales surchauffées, maladivement anxieuses, agressives et dépressives. Le tout sur des airs de folie latente préfigurant l'effondrement social et écologique.


Un an après, en 1969, donc, L'orbite déchiquetée se fait écho d'une Amérique en proie à l'extrémisme, au racisme institutionnalisé, au séparatisme forcené (tel que le prêchaient des groupuscules aussi opposés que le Ku Klux Klan ou Nation of Islam) sur fond de culte des armes généralisé. Sont présent tous les ingrédients d'une guerre des races nourrie de paranoïa nationale, et surtout attisée d'une conspiration psychiatrique à grande échelle.


En 1972, année du tristement célèbre rapport Meadows sobrement intitulé "les limites à la croissance" sort Le troupeau aveugle. Coïncidence ? Je ne crois pas. Prophétique dans sa mise en scène d'une pollution environnementale incontrôlable issue de la destruction systématique des environnements humains au nom du progrès et de la consommation. S'achève l'empoisonnement volontaire d'une population amorphe qui se dirige librement vers l'abattoir final.


Le dernier, de cette tétralogie, sorti en 1974, est intitulé Sur l'onde de choc. Il préfigure la percée de l'informatique comme socle de nos sociétés modernes. Sont ainsi brossé l’hyper connexion et les services usuels parfaitement indispensables qu'elle peut prodiguer au prix d'une perte d'intimité totale et d'une vulnérabilité croissante que provoque la dépendance à la machine. 10 ans avant le Neuromancien de William Gibson, avec son héros prototype du hacker et les intrigues technologiques et corporatistes attenantes, ce livre pose très certainement les bases du cyberpunk.


Vous l'aurez compris, la TĂ©tralogie Noire, ce n'est pas joyeux joyeux.

Alors pourquoi s'infliger tant de souffrance ? (on parle ici, tout cumulé, d'un pavé de près de 1300 pages).


En terme de science-fiction d'anticipation, il y a de quoi être bluffé quant à la justesse des visions de Brunner. Quelques termes datés mis à part, les œuvres ne souffrent pas trop des 50 années qui nous séparent de leur rédaction. Les thématiques choisies, de même, si elles ne sont qu'une extension des préoccupations de son époque, leur traitement confine à la prospective des plus riches. Presque tous les thèmes - cités dans ma liste à la Prévert de mots-clés quelques minutes auparavant - sont farouchement d'actualité. Les constats prophétisés, extrapolés, sont notre réalité ou la pénètre insidieusement. Future lointain pour l'auteur, lendemains catastrophique pour nous, nombreuses sont ses mises en garde à prendre corps dans le débat public. Malheureusement.


Vous allez me dire, ok, c'est terrible (et indispensable) dans le fond, mais tant qu'Ă  se faire mal, c'est bien Ă©crit au moins ?


Comme je le disais en introduction, et malheureusement, les 4 romans n'ont pas la même qualité intrinsèque. Il y a des audaces narratives dans Tous à Zanzibar et Le troupeau aveugle qui font défauts aux deux autres. Plus rythmés, plus barré, plus élaboré dans la mise en scène ils sortent clairement du lot dans cette compilation. Tous à Zanzibar (hashtag mémoriel : Surpopulation, eugénisme), par exemple, ponctue ses chapitres de flash médiatiques, émissions d'actualité générées par l'IA, pensées parasites de péquin lambda, absurdes et trashs, tranchés et frénétiques, gratuits de prime abord, mais en fait pas du tout. Punk à souhait. Le troupeau aveugle (hashtag mémoriel : hyper pollution, urgence sanitaire permanente) reprend ces audaces et offre un roman choral énergique et glauque, poisseux, à la tension montant graduellement jusqu'à devenir intolérable. A contrario si l'orbite déchiquetée (hashtags mémoriel : racisme institutionnalisé, ségrégationnisme consenti) est le plus outrancier, le plus fantasque, il reste très sage dans sa mise en scène, plutôt planplan dans son déroulé. On fini par s’intéresser plus à l'ambiance et à la société décrite qu'à l'histoire en elle-même. Même sanction quant à Sur l'onde de choc, qui avec ses prémices cyberpunk, est pourtant et de loin, le plus réaliste, le plus juste et le plus actuel des 4, peut-être pour ça qu'il nous surprend le moins.


Après, il n'est pas question de cracher dans la soupe. La plume de Brunner est acérée comme un rasoir et puissante en toute occasion. Nous sommes sur un niveau de qualité globale assez extraordinaire, ce n'est que la comparaison entre les œuvres, lues d'une traite pour ma part, qui laisse cette impression.


En conclusion, le genre qu'est l'anticipation, qui flirt avec la dystopie, ou l'anti-utopie, ou le constat de société, est sublimé avec des intégrales comme celle-ci. John Brunner, auteur on peut plus prolifique (35 romans d'après Wikipédia) a laissé à la postérité des œuvres fondatrices, remarquables et vraisemblablement intemporelles. De la très grande science-fiction qui interroge notre société, lance des alertes sans jamais pontifier.


Vous attendez quoi pour sauter dessus ?


Avec le confinement, on a le temps pour les intégrales Mnémos, pensez-y !

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