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🔊 Tueries et marketing (de masse)

Mis Ă  jour : avr. 15



Vigilance

Robert Jackson Bennett

Le Bélial (collection Une heure lumière)


Que diriez-vous de tueries de masse devenues jeu télévisé ? Loterie improbable au rythme de parution surprise rendant chaque lieu public potentiel terrain de jeu pour le summum de la télé-réalité. De quoi vous tenir aux aguets dans de vraies situations de vie ou de mort, ou d'activer la joie maligne d'y avoir réchappé, votre Schadenfreude, en suivant dans le confort et la sécurité de votre intimité les gesticulations de ceux qui s'y retrouvent participants malgré-eux. Mais puisqu'il s'agit d'un jeu, n'ayez crainte, il y a gros (en dollars) à gagner pour le meilleur tireur ou le citoyen vigilant parvenant à le descendre.


C'est la question que nous pose Robert Jackson Bennett dans une anticipation qui tabasse, portrait d'une Amérique en pleine décrépitude aussi bien morale que structurelle.


L'anticipation est un genre traditionnellement dévolu à la science-fiction, pour ce qui est de la définition de cette dernière, on aurait de quoi s'enliser en arguties quant à Vigilance, mais essayons de le définir à minima :


Le petit Robert (le dictionnaire, pas l'auteur) professe que la SF est un genre littéraire et artistique qui décrit un état futur du monde en extrapolant les données de la science ou de la technologie. Ce même Robert de papier indique que l'anticipation en tant que genre propose des romans évoquant les réalités supposées de l'avenir.


En passant Vigilance aux cribles de ces définitions, nous avons là un livre en avance mais pas trop, si peu d'ailleurs qu'il pourrait craindre d'être datée avant réimpression. Sorti en 2019, dans un monde pré-pandémie paralysante - ce qui lui a sans doute donné quelques sursis quant à la progression de sa prophétie - Vigilance anticipe plusieurs aspects d'un cauchemar technologique mondial et d'un avenir américain chaotique.


Si l'histoire n'est pas exactement datée, elle place 2020 comme année charnière catastrophique pour le pays de l'Oncle Sam et se déroule dans cette même décennie, notre future immédiat, finalement - mais sans Covid, ça devait être trop gros même pour un auteur de fiction. Ainsi les USA sont enlisés dans des catastrophes écologiques systémiques voyant l'ouest perpétuellement sous les flammes, ravagé par des incendies incontrôlables (note : la Californie brûle déjà 6 mois par an). Au climato-négationnisme s'ajoute une crise énergétique sans pareil alimentée par la chute du marché des hydrocarbures résultant de politiques mondiales de décarbonation de l'énergie et des mœurs, causant à son tour crises économiques à répétitions dans un pays dont le sang est le pétrole, la démesure la norme. Ce changement de paradigme mondial, auquel les USA résistent, fini par gréver feu la première économie du monde dans sa capacité à répondre aux aspirations de sa jeunesse. Le rêve américain descendu en flamme, le pays passe d'aimant à talents et terre d'accueil fantasmée à premier pourvoyeur d'immigrants au monde (pardon, le bon vocable est expatriés pour les pays occidentaux). La Chine passe en première place, l'Europe gratte la seconde, la gifle est puissante dans l'esprit américain façonné autour du mythe de son invincibilité, de sa prévalence morale, guide de droit et de volonté divine. Le repli sur soi idéologique est un réflexe, la négation des réalités un sport civilisationnel, le resserrement autour des particularismes nationaux un business.


Et quel pays mieux que les Etats-Unis s'y connait en commerce des passions, des idées formatées et du divertissement analgésique ?


Vigilance exhorte la grandeur de l'Amérique par la consommation de masse, ses symboles (les centres commerciaux démesurés) et son bras armé (un marketing invasif, racoleur, décérébrant et instinctivement percutant). Il replace aussi le culte des armes à feu au centre de l'identité nationale : cet outil de la conquête de l'ouest garant de l'esprit pionnier, celui qui avance et triomphe quelque soit les obstacles. Finalement, le livre entérine le divertissement comme pinacle civilisationnel, autrefois pourvoyeur de soft power à travers le monde désormais baume domestique apaisant d'un orgueil traumatisé.


Et je n'ai parlé là que de contexte. A peine quelques lignes disséminées ça et là par l'auteur et réflexions pleines d'esprit de son protagoniste pour placer les enjeux, qui donnent le ton d'une oeuvre qui s'apprête à foncer dans le vertigineux.


Vigilance suit l'oeuvre de John McDean, architecte de cette nouvelle grande messe télévisuelle qu'est, je le rappelle, le "Vigilance" du titre : une émission de télé-réalité mettant en scène des tueries de masse surprises. Cathartique à l'échelle d'une nation dont le problème des mass shooting est endémique. Un grand souverain à dit : si vous ne pouvez l'empêcher ou l'interdire, autant le réglementer. Cela permet toujours d'en tirer quelques bénéfices. (Il s'agit là des mots du fictionnel seigneur Veterini de la fantasque cité-état d'Ankh-Morpork, nés de l'imaginaire du génial Terry Pratchett, grand dévoyeur de sagesse populaire devant l’éternel).


John McDean, directeur marketing et créateur exécutif, est un prototype de ce que l'humanité produit actuellement en masse et de pire. Humain sans humanité, cynique à la "filsdeputerie" inqualifiable, dont la morgue et un certain culte de la performance permet la propagation du cancer et du malheur en masse. Mais dont la conscience reste vierge parce que lui ne "vend rien", ce sont ses annonceurs qui proposent de la merde et le client qui a le choix de la consommer, omettant confortablement que son boulot consiste à rendre attrayante autant qu'indispensable la merde et d'annihiler le libre arbitre et la volonté du consommateur, passons. Il n'est qu'une victime du système, finalement. Piégé par son génie mis par la force des choses au service d'un mal, nécessaire, pour son enrichissement personnel et le bien de la Nation. Un sale type, c'est sûr.


Mais un sale type équipé d'une immense connaissance des arcanes de la manipulation des masses, raffinée par des décennies de sophistication des outils de propagande - avec mention spéciale pour les réseaux sociaux et leurs effets de levier inconvenants -, d'une armée de drones intelligents pour cadrer au mieux l'action, de créatures virtuelles en guise de présentateurs, humain factices crées sur mesure pour toucher et engager au mieux l'audience cible et deep fake pour remplacer n'importe quel visage qui ne conviendrait pas à la volée, de candidats tireurs sélectionnés avec soin pour leur efficacité et capacité à provoquer de vraies victimes, de la vraie action, avec rebondissements et effet dramatiques pour légitimer le spectaculaire. Et de l'IA pour rythmer au mieux les annonces publicitaires qui rempliront le temps de cerveau rendu disponible par son oeuvre, actionneront quantité de comportements.


Le récit nous projette dans la réalisation d'un émission, présentation clinique des phases préparatoires puis électrisation constante d'un live démentiel où tout doit être sous contrôle. On se demande ce qu'il pourrait mal se passer. Ce putain de facteur humain peut-être ?


Robert Jackson Bennett offre avec Vigilance une critique féroce des Etats-Unis dans ses fondamentaux et de la pente sur laquelle ils semblent s'emballer. La violence et l'outrance comme moyen politique, comme opinion insensible à la discussion, polarisée parce que manipulée et de plus en plus fragmentée et imperméable à la nuance, le spectacle se substituant perpétuellement au réel. Une Amériques aux milles tensions et aux récits fondateurs aussi inaudibles que dévoyés, aux idéaux gangrenés et confisqués par un système agressif dans sa volonté de se perpétuer. Plus largement, est brossé le procès d'un capitalisme immodéré dénué d'éthique parce qu'handicapante, gourmand en technologies irraisonnées aux effets de court terme bénéfiques - de son point de vue -, mais au sujet desquelles le manque de recul laisse planer son lot de craintes sinistres.


La déshumanisation par l'abrutissement, le contrôle par le divertissement, la manipulation par la peur, l'indolence comme projet de société et les grands récits nationaux chamboulés par une réalité avec laquelle, si il est possible d'être en désaccord, n'en restera pas moins tangible et implacable. Plus qu'un crachat à la face de ses contemporains, Bennett tire la sonnette d'alarme quant aux possibles, pas si délirants que ça, dans le pays de tous les possibles.


Court roman (comme tous ceux que propose l'excellente collection Une heure lumière des Editions Le Bélial', sérieusement, ce n'est que le premier de cette collection dont je vais vous parler), Bennett nous abreuve d'un style moderne, rythmé et percutant, incisif et parfois violent, efficace et avare en longues tergiversations (l'opposé de ce que je vous impose, en somme). Aussi percutant que son propos, Vigilance laisse sa marque chez le lecteur, ça je peux vous le garantir.


Un livre à lire d'une traite (160 pages) pour subir au mieux son effet crescendo et l'effondrement final. Sans espoir et définitif, démoralisant comme pouvait l'être "Le troupeau aveugle" de John Brunner, aux éditions Mnémos, dont j'ai déjà parlé il y a quelque temps.


Pardon pour la publicité.

Mais si Vigilance m'a bien appris un truc, c'est que l'économie de l'attention implique que je me batte pour vous garder sur ma chaîne, non ?


Et s'il vous reste un peu de cerveau disponible, pourquoi ne pas l'utiliser Ă  lire ?


(Pour retrouver le bouquin, ça se passe aux éditions Le Bélial')



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